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dimanche 6 août 2017

Le père
C'est comme la création d'un scénario, difficile de savoir par où commencer. Le faire chronologiquement où à des moments clés de la narration avec des flash-back ?
Durant ma petite enfance, je ne faisais aucune différence avec Armand, mon beau-père, que j'appelais naturellement papa. Comme c'était la période 1940-1945, ces événements ne laissaient pas de place à des introspections personnelles. Ce fut à l'école primaire que l'exploration de mes racines paternelles me travaillèrent, mais sans plus.
Lydia, ma mère portait le nom de son mariage avec Armand Mercier qui avait d'un premier mariage une fille Suzanne. Moi, je portais le nom de Turquin.
Quand je fus en état de réfléchir un peu plus je posais la question:«Mais pourquoi je ne porte pas le nom de Mercier comme toi maman, comme papa et aussi Suzanne ?»
À chaque fois, aussi bien du côté de ma tante Louba, qui habitait la maison à côté de la nôtre, c'était le silence avec tout de même des bribes de réponses évasives : - « On ne peut pas t'en parler, ton père... du bout des lèvres, n'était pas un monsieur respectable» . Comme j'insistais pour approfondir le mystère, mère et tante changeaient de conversation.
De l'enfance à l'adolescence, puis en tant qu'homme, j'avais momentanément évacué le sujet.
Armand était un homme généreux, jamais il ne me fit comprendre qu'il n'était que mon beau-père. Comme avec Suzanne, sa fille, il suivit mon éducation, mon entrée dans le monde du travail, était attentif à mes désirs en les concrétisant avec simplicité.
Dans ma tête il y avait un couple, ma mère, mon père et une sœur. Je ne faisais aucune différence en les appelant maman, papa, sœurette.
Le temps passa avec d'autres d'histoires jusqu'au décès de Lydia, d'Armand et de ma tante. Suzanne se maria et eut trois enfants.
Ce morceau du puzzle où ma mère avait aimé un inconnu me taraudait de plus en plus.
Un malheur me fit connaître une inspectrice de police. Une amie étudiante étant victime d'un odieux viol , désespérée, celle-ci me téléphona. Pour l'enquête, je fus convoqué afin de décrire la conversation.
Depuis un moment dans un petit coin de mon cerveau j'avais repris le désir de savoir si mon père génétique, Marcel, était encore en vie.
Je savais qu'il avait été un petit délinquant mais j'ignorais au juste l'échelle de gravité de ses actes.
Il existe bien avec la gendarmerie, la possibilité de rechercher quelqu'un, c'est ce qu'on nomme «La recherche dans l’intérêt des familles». Seulement, la personne recherchée a la possibilité de refuser d'être approchée par ceux qui désirent la retrouver, ce que je ne voulais pas. Je m'étais fait un cinéma avec une scène de café où le Marcel serait en train de boire un verre et moi, à côté, inconnu, engagerais la conversation comme si de rien n'était.
Quand je demandai à cette inspectrice si elle pouvait, de par son métier, rechercher dans la liste des condamnés si mon père était encore sur terre, son réflexe professionnel fut de refuser. Elle me dit :
« Si je vous donne son adresse et que vous, on ne sait jamais, ayez des idées de crime, je serais responsable de vos actes, risquant à coup sûr, de perdre mon job.»
Je n'insistai pas, simplement je lui demandai juste si cet homme était encore en France.
Elle s'absenta un moment, à son retour, me confirma qu'en effet, mon père était bien vivant, qu'il avait été condamné huit fois pour différents larcins, qu'il était interdit de séjour sur tout le territoire français, qu'il devait rester à résidence dans le département des Alpes-Maritimes. Puis, curieusement, elle posa une feuille sur la table et sortit. Seul, intrigué, je dépliai le papier et découvrit l'adresse de Marcel. C'était son adresse dans un foyer logement à Cannes.
Quelle classe cette inspectrice, je l'ai croisée, depuis, plusieurs fois dans Toulouse. Sans jamais aborder son geste, nous nous saluons toujours avec plaisir.
Que faire, y aller directement ou abandonner ? Je ne pouvais laisser mon enquête si près du but.
Je décidai de téléphoner à la directrice en lui demandant des nouvelles de son pensionnaire, monsieur Marcel Turquin. Je lui expliquai que j'étais son fils et que je ne tenais pas à ce qu'elle le mette au courant de ma démarche:
«Oh! c'est un monsieur très gentil qui rend beaucoup de services à tout le monde, il fait même la sortie des écoles pour la circulation»... gloups !
Je décidai d'aller affronter, non pas la vérité, mais, peut-être, une vérité à Cannes durant quelques heures. Train, gare, la ville, l' Avenue de Vallauris.
Devant le foyer logement «Les Alizés», je respirai un bon coup. Le hall, je demandai à une hôtesse si Monsieur Turquin était présent:- «Il est au deuxième étage porte 12». J'étais devant «sa» porte, mon palpitant battait très fort car derrière se trouvait ce qui devait être mon papa et qui n'était qu'un inconnu.
Je frappai, la porte s'ouvrit, un petit bonhomme en caleçon et maillot de corps, très méfiant, me demanda ce que je voulais:
«Marcel Turquin ?»
«Oui»
«Je suis Michel, votre fils»
«Alors là, alors là...», le petit bonhomme répéta ces mots au moins dix fois.
«Que voulez-vous ?»
«Je voulais voir qui vous étiez afin de me faire une idée avec qui ma mère, si jeune, avait pu avoir une relation». Impossible de le tutoyer...
Je ne rentrai pas dans la chambre, nous restâmes une vingtaine de minutes, face-à-face, sans grands échanges intelligents.
«Vous avez bien fait», me dit-il, «vous savez, j'ai beaucoup de torts, mais la famille de votre mère ne m'avait pas à la bonne et je fus contraint d'agir de manière peu recommandable»
Je pense qu'il avait en partie raison, connaissant la rigueur sociale d'une partie de la famille, en l’occurrence sa sœur aînée de vingt ans, Renée, qui l'avait recueilli à la mort de mes grand-parents, immigrés Ukrainiens. Lili avait alors douze ans et avait été utilisée comme une «Cendrillon», logeant dans une chambrette sous les toits avec une domestique. Elle s'occupait entre autre des deux filles de Renée, mes cousines. Mais ceci est une autre histoire.
Au bout des vingts minutes, je le quittai sans effusions, sans embrassades, sans serrements de mains.
Quelques semaines plus tard, je reçus un mot de lui m'invitant à passer deux jours à ses frais pour que nous fassions plus ample connaissance.
Après tout, pourquoi pas ! Cannes, me voici logé dans un modeste hôtel dans une ruelle proche du foyer. On ne peut pas dire que ce furent des heures d'une grande convivialité, Marcel se montra courtois, aimable, m'expliqua qu'effectivement sa jeunesse ne fut pas angélique, que les rapports qu'il avait eus avec la famille, frères et sœur de ma mère, avaient été orageux et que c'est contraint, forcé, qu'il avait abandonné mère et enfant. Hum !
Je le laissai dire. Avec le temps, impossible de connaître les tenants et aboutissants de cette période. Il avait fait plusieurs boulots dont opérateur de cinéma. Son premier larcin fut quand, groom dans un grand hôtel des Champs-Élysées, une richissime belge lui avait confié des bijoux pour les placer au coffre d'une banque voisine. Le bougre s'était enfui avec le trésor. Le plus cocasse, c'est que, innocemment, ou plutôt bêtement, Marcel, un jour, se promenant sur les Champs-Élysées, passa devant l’hôtel, fut reconnu par le directeur et arrêté.
Condamné et écroué, il commit d'autres menus larcins, fut interdit de séjour sur le territoire français et obligé à demeurer à résidence dans les Alpes-Maritimes.
Quand nous nous promenions, il me mettait en garde contre les voleurs, de bien faire attention à ce que je garde mon sac contre moi, on ne sait jamais. Oui, bien sûr, il s'y connaissait.
Dans toute sa résidence, gonflé comme un paon, il annonçait à tous les étages que j'étais son fils, sans plus d'autres détails, évidemment.
Il me confia une photo de lui à l'armée, puis nous nous quittâmes non pas comme père et fils, ni comme amis, juste comme deux acteurs qui ont fait un instant connaissance, ont remonté le temps, se sont remémorés chacun à leur manière un morceau du puzzle. Moi, j'avais comblé succinctement une partie de paysage lointain de ma vie.
Il m'envoya durant quelques temps des petits mots puis, un jour, j'appris par la directrice que le Marcel, n'ayant paraît-il jamais fumé, était décédé d'un cancer de la gorge.
Mauvaise surprise, je reçus une lettre de l'administration sociale me disant que monsieur Marcel Turquin, durant de longues années avait été aux crochets de l'administration, donc, monsieur Michel Turquin, seul héritier, devait une somme de vingt millions, anciens bien sûr. Merci Marcel d'avoir trompeté sa paternité à tous les vents.
Quel coup au plexus ! Après avoir fouillé dans les papiers de mes parents et trouvé le seul papier officiel, c'est-à-dire le compte-rendu de l'audience du divorce de ma mère, disant que tous les torts étaient pour Marcel et qu'il devait une pension qu'il n'avait jamais versée.
Un inspecteur des services sociaux de Toulouse m'aida à dénouer les fils accrocheurs de l'administration, tout d'abord en refusant tout héritage puis en montrant le papier trouvé, démontrant la responsabilité de Marcel ne pouvant être demandeur de quoi que ce soit.
Soulagé, il restait à savoir si j'allais assister à son enterrement à la fosse commune, appelée «Carré des indigents» ou «Division à caveaux de terrain commun». Après cinq ans, les corps sont exhumés et envoyés à l'ossuaire ou incinérés dans le crématorium le plus proche, cela libère des places pour de nouveaux défunts. Les cendres sont par la suite dispersées.
Quand ma mère décéda, une situation particulière m’empêcha, hélas, d'être à ses côtés durant son dernier souffle (une autre histoire). Durant son enterrement, le silence réprobateur d'un de mes oncles fit que je ressentis une grande culpabilité. Je décidai donc d'aller assister à l’ensevelissement de Marcel.
Le matin du jour de mon départ, habillé, petite valise faite, je me penche pour lacer mes chaussures. À ce moment-là, mon corps se raidit, je me retrouve sur le dos comme un scarabée, pattes en l'air, impossible de bouger, je suis bloqué, figé.
Avec difficulté je me traîne vers le téléphone, j'appelle la directrice pour lui dire, qu'elle me croit ou non, que je ne peux bouger et qu'il m'est impossible de venir. Je lui explique aussi que j'ai refusé l'héritage et lui demande qu'elle prenne toutes les dispositions, qu'elle garde ses bien, je lui laisse tous les pouvoirs.
Le temps a passé. Depuis, j'ai compris le sens profond du phénomène scarabée. J'ai mis dans un coin de mon cerveau cette parenthèse paternelle.
Il me reste quand même quelques zones d'ombres, comme comprendre comment ma mère a pu succomber sexuellement à ce garçon, quels étaient ses sentiments. Fut-elle séduite ? Fuyait-elle une emprise trop lourde de la part de sa sœur ? Mystère. À ma naissance, je portais le nom de jeune fille de ma mère, puis reconnu Turquin par un étonnant mariage. Et le divorce deux ans plus tard.
Ma mère, enfant dans les bras, se réfugia à la campagne chez sa sœur la plus proche, Louba. C'est là qu'elle connut Armand.
Voilà pourquoi la notion de père m'est toujours sensible.




1 commentaire:

  1. Je découvre tes textes. J'aime beaucoup et tout particulièrement celui-ci. Merci pour le partage !

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michel.turquin31@orange.fr