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jeudi 17 août 2017

Le trésor

  J’avais quinze ans et vivait dans un charmant village perdu dans les belles montagnes pyrénéennes.
Je vivais seul avec ma tendre maman. Mon père, quand j’avais cinq ans, s’était tué dans un accident de travail. Il était tombé du haut de son échafaudage de maçon.
De cette courte vie de famille, je ne garde en souvenir de son visage que quelques détails comme sa grosse moustache et ses yeux bleus électrique qui me faisaient un peu peur quand il me grondait.
Ce manque d’affection paternelle, fut dans mon malheur, compensé par la grande générosité du maire de notre village.
Cet homme, monsieur De Lansac, médecin, s’occupait du bien-être des enfants, soit démunis, soit orphelins ou, comme moi,  sans père.
Je faisais partie de ces privilégiés, qui, souvent, allaient s’amuser dans sa vaste demeure, en compagnie de son fils Gaston, qui avait mon âge.
Entre deux poursuites, nous avions droit à de copieux goûters, ce qui nous changeait de nos modestes tartines à la margarine saupoudrées de cacao.
J’avais, et j’ai toujours, comme passe-temps la peinture. Déjà à la maternelle, avec plaisir, j’aimais reproduire le visage de mes camarades : deux ronds pour les yeux, un ovale pour le nez et un trait pour la bouche. Puis, rapidement, je me suis lancé dans la copie de grands maîtres. Ce n’était pas tout à fait dans les proportions, mais cela avait de l’allure. 
Monsieur De Lansac passait souvent, le soir, après ses réunions pour me faire réciter mes leçons, m’aider dans ces foutus problèmes de robinets et donner quelques conseils à ma mère pour la gestion du quotidien.
Obstiné, j’avais acquis de bonnes notions dans cet art qu’est la peinture, aussi, un jour, pour remercier mon bienfaiteur, j’entrepris de peindre un tableau issu de mon imagination. Cela représentait une espèce d’allégorie familiale avec deux parents penchés sur le berceau d’un bébé, des anges rondelets souriaient allongés sur des nuages roses. Il y avait une source et de grands arbres comme ceux de la propriété de monsieur De Lansac.
J’avais utilisé toute mes économies pour acheter les meilleures couleurs, une toile de qualité, mais surtout l’achat d’un cadre en bois précieux pour donner plus d’importance à mon cadeau.
Fièrement, un après-midi, entre deux tasses d’onctueux chocolats, je le lui remis.
Quelle ne fut ma joie de le voir sourire, prendre le tableau entre ses mains fines et blanches, de caresser le cadre. Il me prit dans ses bras pour m’embrasser. Rose de confusion, des larmes coulèrent sur mes joues. Le plus beau jour de ma vie.
Le soir,  je racontais à ma mère la scène. Je retrouvais les mêmes émotions, comme deux pleureuses de cimetière  nous sanglotions en cadence devant l’âtre où se réchauffait la soupe de la veille. 
Un mois passa. Avec une quinzaine de camarades, filles et garçons, nous fûmes invités à fêter l’anniversaire de Gaston. Nous nous réjouissions à l’avance, car ventres gourmands obliges, nous savions que les friandises, gâteaux et nectars fruités seraient en totale abondance.
Dans une branche de chêne, j’avais sculpté un bâton comme cadeau pour mon camarade. Cela représentait un serpent qui se lovait autour de la branche. Simple mais joli.
Une fois les bedons rebondis, nous voilà partis dans le parc pour inventer quelques mystérieux jeux.
Après une vive discussion, une chasse au trésor fut organisée. Cela consistait à ce qu’une boîte de conserve, qui symbolisait le trésor, soit cachée par le fils du propriétaire des lieux.
Deux équipes, la première qui trouverait le trésor, la boîte de petits pois, aurait droit à une part supplémentaire du volumineux gâteau d’anniversaire.
Comme une envolée de moineaux nous nous sommes éparpillés. Chacun avait sa petite idée, les arbres, les buissons, les creux des murettes, sous les pierres du bassin à tanches.
Je tournais autour de la grande villa en me disant que, sûrement, je trouverais ce trésor avant les autres. Comme il y avait beaucoup d’anfractuosités, avec minutie, je jouais à l’inspecteur Sherlock Holmes.
Au bout de quelques minutes, derrière un mur de lierres, je me suis  trouvé devant un étroit soupirail. Une vitre entr’ouverte. Un coup d’œil à l’intérieur. Un espace suffisant pour que le corps d’un enfant puisse se glisser me fit prendre la décision de me glisser dans ce sombre et mystérieux endroit.
Mon regard commençant à s’habituer au noir, je distinguais un tas de charbon, des bouteilles vides, des chiffons, de vieux vêtements, des cartons, des jouets cassés.
Le cœur battant, j’étais certain que Gaston, finaud, avait du cacher le trésor dans ce bric-à-brac.
Malgré le manque d’air, l’odeur de moisi, transpirant, je farfouillais en remuant au hasard chaque recoin.
Soudain, un choc, sous un tas de chiffons, côtoyant le tas de charbon, sans le cadre, j’aperçus ma toile. Comme la peinture était encore fraîche, certains détails de mon allégorie étaient effacés.
Anéanti, je pleurais. Tous mes élans d’affection s’évaporaient. Je découvrais la trahison des sentiments.
Rapidement, en m’aidant du tas de cartons, avec difficulté, ma toile sous le bras, je me hissais pour retrouver l’air empoisonné du parc et fuir ce lieu de douleur.
Je ne dis mot à ma mère. Je cachais la toile dans un sac plastique
Le lendemain, mes camarades intrigués de ma soudaine disparition me posèrent mille questions.
Ils n'obtinrent aucune réponse.
Je m’arrangeais pour décliner toutes les invitations futures. Quand monsieur De Lansac venait à la maison, je me cachais.
Je ne sais si cet homme se doutait de la situation, mais après plusieurs tentatives, il ne vint plus.
En douce, j’arrangeais minutieusement les scènes de la toile détériorée. Une fois bien sèche, je la remis dans le sac plastique.
 Aujourd’hui, j’ai cinquante ans, une jolie compagne, deux enfants. Le tableau est accroché en bonne place dans mon bureau.
Malgré les sourires en coin et les nombreux sous-entendus de ma famille, je garde le silence sur cet épisode cruel qui a marqué ma vie.
Ludovic

dimanche 6 août 2017

Le père
C'est comme la création d'un scénario, difficile de savoir par où commencer. Le faire chronologiquement où à des moments clés de la narration avec des flash-back ?
Durant ma petite enfance, je ne faisais aucune différence avec Armand, mon beau-père, que j'appelais naturellement papa. Comme c'était la période 1940-1945, ces événements ne laissaient pas de place à des introspections personnelles. Ce fut à l'école primaire que l'exploration de mes racines paternelles me travaillèrent, mais sans plus.
Lydia, ma mère portait le nom de son mariage avec Armand Mercier qui avait d'un premier mariage une fille Suzanne. Moi, je portais le nom de Turquin.
Quand je fus en état de réfléchir un peu plus je posais la question:«Mais pourquoi je ne porte pas le nom de Mercier comme toi maman, comme papa et aussi Suzanne ?»
À chaque fois, aussi bien du côté de ma tante Louba, qui habitait la maison à côté de la nôtre, c'était le silence avec tout de même des bribes de réponses évasives : - « On ne peut pas t'en parler, ton père... du bout des lèvres, n'était pas un monsieur respectable» . Comme j'insistais pour approfondir le mystère, mère et tante changeaient de conversation.
De l'enfance à l'adolescence, puis en tant qu'homme, j'avais momentanément évacué le sujet.
Armand était un homme généreux, jamais il ne me fit comprendre qu'il n'était que mon beau-père. Comme avec Suzanne, sa fille, il suivit mon éducation, mon entrée dans le monde du travail, était attentif à mes désirs en les concrétisant avec simplicité.
Dans ma tête il y avait un couple, ma mère, mon père et une sœur. Je ne faisais aucune différence en les appelant maman, papa, sœurette.
Le temps passa avec d'autres d'histoires jusqu'au décès de Lydia, d'Armand et de ma tante. Suzanne se maria et eut trois enfants.
Ce morceau du puzzle où ma mère avait aimé un inconnu me taraudait de plus en plus.
Un malheur me fit connaître une inspectrice de police. Une amie étudiante étant victime d'un odieux viol , désespérée, celle-ci me téléphona. Pour l'enquête, je fus convoqué afin de décrire la conversation.
Depuis un moment dans un petit coin de mon cerveau j'avais repris le désir de savoir si mon père génétique, Marcel, était encore en vie.
Je savais qu'il avait été un petit délinquant mais j'ignorais au juste l'échelle de gravité de ses actes.
Il existe bien avec la gendarmerie, la possibilité de rechercher quelqu'un, c'est ce qu'on nomme «La recherche dans l’intérêt des familles». Seulement, la personne recherchée a la possibilité de refuser d'être approchée par ceux qui désirent la retrouver, ce que je ne voulais pas. Je m'étais fait un cinéma avec une scène de café où le Marcel serait en train de boire un verre et moi, à côté, inconnu, engagerais la conversation comme si de rien n'était.
Quand je demandai à cette inspectrice si elle pouvait, de par son métier, rechercher dans la liste des condamnés si mon père était encore sur terre, son réflexe professionnel fut de refuser. Elle me dit :
« Si je vous donne son adresse et que vous, on ne sait jamais, ayez des idées de crime, je serais responsable de vos actes, risquant à coup sûr, de perdre mon job.»
Je n'insistai pas, simplement je lui demandai juste si cet homme était encore en France.
Elle s'absenta un moment, à son retour, me confirma qu'en effet, mon père était bien vivant, qu'il avait été condamné huit fois pour différents larcins, qu'il était interdit de séjour sur tout le territoire français, qu'il devait rester à résidence dans le département des Alpes-Maritimes. Puis, curieusement, elle posa une feuille sur la table et sortit. Seul, intrigué, je dépliai le papier et découvrit l'adresse de Marcel. C'était son adresse dans un foyer logement à Cannes.
Quelle classe cette inspectrice, je l'ai croisée, depuis, plusieurs fois dans Toulouse. Sans jamais aborder son geste, nous nous saluons toujours avec plaisir.
Que faire, y aller directement ou abandonner ? Je ne pouvais laisser mon enquête si près du but.
Je décidai de téléphoner à la directrice en lui demandant des nouvelles de son pensionnaire, monsieur Marcel Turquin. Je lui expliquai que j'étais son fils et que je ne tenais pas à ce qu'elle le mette au courant de ma démarche:
«Oh! c'est un monsieur très gentil qui rend beaucoup de services à tout le monde, il fait même la sortie des écoles pour la circulation»... gloups !
Je décidai d'aller affronter, non pas la vérité, mais, peut-être, une vérité à Cannes durant quelques heures. Train, gare, la ville, l' Avenue de Vallauris.
Devant le foyer logement «Les Alizés», je respirai un bon coup. Le hall, je demandai à une hôtesse si Monsieur Turquin était présent:- «Il est au deuxième étage porte 12». J'étais devant «sa» porte, mon palpitant battait très fort car derrière se trouvait ce qui devait être mon papa et qui n'était qu'un inconnu.
Je frappai, la porte s'ouvrit, un petit bonhomme en caleçon et maillot de corps, très méfiant, me demanda ce que je voulais:
«Marcel Turquin ?»
«Oui»
«Je suis Michel, votre fils»
«Alors là, alors là...», le petit bonhomme répéta ces mots au moins dix fois.
«Que voulez-vous ?»
«Je voulais voir qui vous étiez afin de me faire une idée avec qui ma mère, si jeune, avait pu avoir une relation». Impossible de le tutoyer...
Je ne rentrai pas dans la chambre, nous restâmes une vingtaine de minutes, face-à-face, sans grands échanges intelligents.
«Vous avez bien fait», me dit-il, «vous savez, j'ai beaucoup de torts, mais la famille de votre mère ne m'avait pas à la bonne et je fus contraint d'agir de manière peu recommandable»
Je pense qu'il avait en partie raison, connaissant la rigueur sociale d'une partie de la famille, en l’occurrence sa sœur aînée de vingt ans, Renée, qui l'avait recueilli à la mort de mes grand-parents, immigrés Ukrainiens. Lili avait alors douze ans et avait été utilisée comme une «Cendrillon», logeant dans une chambrette sous les toits avec une domestique. Elle s'occupait entre autre des deux filles de Renée, mes cousines. Mais ceci est une autre histoire.
Au bout des vingts minutes, je le quittai sans effusions, sans embrassades, sans serrements de mains.
Quelques semaines plus tard, je reçus un mot de lui m'invitant à passer deux jours à ses frais pour que nous fassions plus ample connaissance.
Après tout, pourquoi pas ! Cannes, me voici logé dans un modeste hôtel dans une ruelle proche du foyer. On ne peut pas dire que ce furent des heures d'une grande convivialité, Marcel se montra courtois, aimable, m'expliqua qu'effectivement sa jeunesse ne fut pas angélique, que les rapports qu'il avait eus avec la famille, frères et sœur de ma mère, avaient été orageux et que c'est contraint, forcé, qu'il avait abandonné mère et enfant. Hum !
Je le laissai dire. Avec le temps, impossible de connaître les tenants et aboutissants de cette période. Il avait fait plusieurs boulots dont opérateur de cinéma. Son premier larcin fut quand, groom dans un grand hôtel des Champs-Élysées, une richissime belge lui avait confié des bijoux pour les placer au coffre d'une banque voisine. Le bougre s'était enfui avec le trésor. Le plus cocasse, c'est que, innocemment, ou plutôt bêtement, Marcel, un jour, se promenant sur les Champs-Élysées, passa devant l’hôtel, fut reconnu par le directeur et arrêté.
Condamné et écroué, il commit d'autres menus larcins, fut interdit de séjour sur le territoire français et obligé à demeurer à résidence dans les Alpes-Maritimes.
Quand nous nous promenions, il me mettait en garde contre les voleurs, de bien faire attention à ce que je garde mon sac contre moi, on ne sait jamais. Oui, bien sûr, il s'y connaissait.
Dans toute sa résidence, gonflé comme un paon, il annonçait à tous les étages que j'étais son fils, sans plus d'autres détails, évidemment.
Il me confia une photo de lui à l'armée, puis nous nous quittâmes non pas comme père et fils, ni comme amis, juste comme deux acteurs qui ont fait un instant connaissance, ont remonté le temps, se sont remémorés chacun à leur manière un morceau du puzzle. Moi, j'avais comblé succinctement une partie de paysage lointain de ma vie.
Il m'envoya durant quelques temps des petits mots puis, un jour, j'appris par la directrice que le Marcel, n'ayant paraît-il jamais fumé, était décédé d'un cancer de la gorge.
Mauvaise surprise, je reçus une lettre de l'administration sociale me disant que monsieur Marcel Turquin, durant de longues années avait été aux crochets de l'administration, donc, monsieur Michel Turquin, seul héritier, devait une somme de vingt millions, anciens bien sûr. Merci Marcel d'avoir trompeté sa paternité à tous les vents.
Quel coup au plexus ! Après avoir fouillé dans les papiers de mes parents et trouvé le seul papier officiel, c'est-à-dire le compte-rendu de l'audience du divorce de ma mère, disant que tous les torts étaient pour Marcel et qu'il devait une pension qu'il n'avait jamais versée.
Un inspecteur des services sociaux de Toulouse m'aida à dénouer les fils accrocheurs de l'administration, tout d'abord en refusant tout héritage puis en montrant le papier trouvé, démontrant la responsabilité de Marcel ne pouvant être demandeur de quoi que ce soit.
Soulagé, il restait à savoir si j'allais assister à son enterrement à la fosse commune, appelée «Carré des indigents» ou «Division à caveaux de terrain commun». Après cinq ans, les corps sont exhumés et envoyés à l'ossuaire ou incinérés dans le crématorium le plus proche, cela libère des places pour de nouveaux défunts. Les cendres sont par la suite dispersées.
Quand ma mère décéda, une situation particulière m’empêcha, hélas, d'être à ses côtés durant son dernier souffle (une autre histoire). Durant son enterrement, le silence réprobateur d'un de mes oncles fit que je ressentis une grande culpabilité. Je décidai donc d'aller assister à l’ensevelissement de Marcel.
Le matin du jour de mon départ, habillé, petite valise faite, je me penche pour lacer mes chaussures. À ce moment-là, mon corps se raidit, je me retrouve sur le dos comme un scarabée, pattes en l'air, impossible de bouger, je suis bloqué, figé.
Avec difficulté je me traîne vers le téléphone, j'appelle la directrice pour lui dire, qu'elle me croit ou non, que je ne peux bouger et qu'il m'est impossible de venir. Je lui explique aussi que j'ai refusé l'héritage et lui demande qu'elle prenne toutes les dispositions, qu'elle garde ses bien, je lui laisse tous les pouvoirs.
Le temps a passé. Depuis, j'ai compris le sens profond du phénomène scarabée. J'ai mis dans un coin de mon cerveau cette parenthèse paternelle.
Il me reste quand même quelques zones d'ombres, comme comprendre comment ma mère a pu succomber sexuellement à ce garçon, quels étaient ses sentiments. Fut-elle séduite ? Fuyait-elle une emprise trop lourde de la part de sa sœur ? Mystère. À ma naissance, je portais le nom de jeune fille de ma mère, puis reconnu Turquin par un étonnant mariage. Et le divorce deux ans plus tard.
Ma mère, enfant dans les bras, se réfugia à la campagne chez sa sœur la plus proche, Louba. C'est là qu'elle connut Armand.
Voilà pourquoi la notion de père m'est toujours sensible.




mardi 24 janvier 2017

Désespoirs

Désespoirs

Le regard perdu, le rouge aux joues, les oreilles ensurchauffe, Marie-Paule, la quarantaine, tournait en rond dans son somptueux appartement de Montmartre.
Depuis le départ de son mari pour goûter à des charmes plus juvéniles que les siens, chaque soir, elle s’enfiévrait de désespoir mais surtout de rasades de whisky. Le rude couperet de la trahison du temps s’était abattu sur sa vie.
Seule, abandonnée par ses soi-disant amis, elle n'avait que son miroir comme interlocuteur. Mais contrairement au conte de Blanche-Neige qui répondait aux questions de la marâtre, le sien restait dans le silence, ne lui reflétant qu'un pauvre visage ravagée par la tristesse.
N’en pouvant plus, au bord de la dépression, le besoin d’entendre une voix, un son humain, une parole, ce besoin fut tel, qu’elle composa au hasard un numéro de téléphone. La manœuvre guidée par une main tremblante fut périlleuse, mais après plusieurs tentatives, elle réussit.
***
Il sentait mauvais dans son beau costume froissé.
Au chômage depuis un an, la terrible descente dans l’enfer de la rue fut inévitable.
Les hôtels même minables étant trop chers et les foyers, hélas, soumis à une dangereuse promiscuité , depuis trois mois, il avait élu domicile dans sa voiture.
Parfois, avec honte, dans des coins mal-éclairés, il faisait l'aumône. Après un détour rapide à la soupe populaire, il fouillait dans quelques poubelles à la recherche de tout et de n’importe-quoi.
Avec son état lamentable il n'osait plus se présenter dans les agences de recrutement:
« Votre âge monsieur, votre âge... », l'infernal refrain de la cinquantaine. Sans compter les regards suspicieux des recruteurs qui n'osaient lui faire des remarques sur son physique négligé.
Sa femme et ses enfants gobèrent le soi-disant voyage à l’étranger pour une grosse affaire.
Histoire de nos jours presque banale en sorte.
Le seul objet qui le rattachait à la société était son téléphone portable, il sursauta quand, à minuit, la sonnerie retentit.
Curieux, il décrocha.
À l'autre bout du combiné la voix d'une une femme avinée le supplia pour qu'il lui parle.
Bien élevé, avec calme et gentillesse, il lui parla de la vie, du soleil, du plaisir d'être sans attache, indépendant.
Intuitivement il sentit la pauvre femme dans un désespoir proche du suicide, il trouva des mots amusants, inventa des blagues pour, enfin, l’entendre rire.
Quarante-cinq minutes après, la femme lui dit d'une voix plus claire:
- « Monsieur, quelle chance vous avez, votre bonheur est vraiment communicatif, merci, merci... au revoir.»

Le regard humide, l’homme raccrocha. 

Fin

M.T

jeudi 28 janvier 2016

La rencontre

La Rencontre

Mois de novembre.
Un vendredi soir.
C’est à la station République que l’homme monta. Quand il pénétra dans le wagon, un parfum entêtant d’eau de toilette fit vibrer les narines des voyageurs.
Une soixantaine d’années, fine moustache, rasée de près, vêtu tel une couverture de mode pour seniors de quartiers chics.
Un chapeau Panama crème, gants beurre frais en cuir. Il portait une grosse monture en écaille supportant d’épais verres qui lui donnait, malgré un visage harmonieux, un regard terrifiant. Au bout d’un bras, une canne.
S’approchant difficilement de Justo, d’une voix douce, il lui adressa la parole :
-Je ne suis pas de Paris mais de province, je cherche la rue Orfila, je sais qu’il faut descendre à une station, hélas, je ne sais pas laquelle, pouvez-vous me renseigner?
Justo courtois répondit.
-Pas de problème monsieur, justement je descends à la station Gambetta, là, je vous indiquerai le chemin à suivre.
Il était 19 heures, les rames bondées. Serrés les uns contre les autres, à un moment, profitant d’un arrêt brusque à une station, l’homme gesticula, se colla un instant à Justo gêné.
-Vous ne pourriez pas tenir ma canne une seconde, j’ai besoin de consulter mon agenda, pas pratique comme vous pouvez le constater.
Justo, souriant, malgré la foule, empoigna solidement la canne, attendit que l’homme consulte son calepin, puis la lui rendit.
-Décidément quelle crasse dans ce métro, soupira avec une grimace l’homme.
-Nous arrivons à Gambetta, dit Justo.
Une fois à l’air libre, l’homme tourna dans tous les sens l’air inquiet.
-Une dernière faveur jeune homme, guidez-moi jusqu’au 13 bis, c’est là que je dois aller.»
Justo soupira, guida l’homme devant une porte cochère.
L’homme vainement cherchait quelque chose.
-Je ne distingue pas les codes, pourriez-vous appuyer sur le bouton « Au Lotus Bleu »?
Justo s’exécuta.
-Voilà !
-Merci... au revoir.
Justo vit disparaître l’homme dans l’immeuble. Sous une fine pluie, dans la nuit, fourbu, il rentra chez lui. Il prit une douche, soupa, regarda un moment la télé, se coucha. Dans son minuscule appartement, l’imperméable humide, imprégné de l’eau de toilette de l’homme, l’incommoda jusqu’à son sommeil.
Au matin devant un grand bol de café noir.
Il ouvre la radio.
- "Un crime a été perpétré dans la nuit au 13 bis de la rue Orfila dans le vingtième. Une femme d’environ 30 ans, qui, selon la brigade des mœurs, faisait commerce de ses charmes a subi d’un agresseur, un client sans doute, de nombreux coups à la tête. On a retrouvé sur place une canne brisée tachée de sang..."
Il fixe ses mains qui se crispent autour du bol.
 "... ainsi qu’un bouton, probablement celui d’un imperméable. Une enquête est en cours. Maintenant Marina la météo pour la semaine..."
Justo n’entend déjà plus le speaker qui passe à d’autres nouvelles.


Fin

vendredi 4 octobre 2013

Clémence Rollit

Clémence Rollit

Pour le téléfilm du Gabriel Wronsky, réalisateur a la mode, enfin, après de nombreux castings, Romain avait été choisi pour un petit rôle.
Pas facile de débuter dans la carrière du spectacle.
Jusqu'à présent il n'avait eu que des refus: trop jeune, trop maigre, pas assez de barbe, toujours des « soit pas assez » ou des « toujours bien trop. »
La comédienne principale. Isabelle Chéra, peu aimable, critiquait sans cesse les dialogues, rabrouait le staff « maquillage-coiffure-costumes » et menait la vie dure aux autres acteurs. Une chieuse de première.
Romain n'avait eu qu'une seule phrase à dire en croisant une nommée Clémence Rollit une jeune femme qui avait l'important second rôle.
 La scène se situait tout en haut d'un escalier, il devait dire :
-« Pardon mademoiselle, l’entrée du palais de Justice, c’est bien ici ? »
 La jeune femme répondait, agacée :
-« Vous ne savez pas lire ». Et, d'un geste sec elle montrait une pancarte.
Il s'engouffrait dans la bâtisse en s’excusant.
Pour un dérisoire cachet, c'était tout... mais mieux que rien.
Sous un soleil brillant de juillet, il fallait recommencer les scènes. Des allers-retours, un plan par devant, un par derrière, un cadrage de près, sur le côté, sans compter les reprises à cause des bafouillages.
Un supplice de plusieurs heures pour quelques secondes à l'écran ! Monter, redescendre maintes fois les escaliers. Romain commençait à faiblir sérieusement.
Heureusement, ce qui maintenait son ardeur, était que l'actrice avec qui il dialoguait lui avait procuré, de suite, un grand trouble.
Cette actrice l'avait subjugué par sa beauté, sa douceur, le ton suave de sa voix. Elle représentait l'image idéale de la femme qu'il aurait aimé, depuis toujours, fréquenter.
Un visage de madone, une peau laiteuse, des yeux profonds, des cheveux noirs coupés à la garçonne, une musique dans le langage semblant venir de la poitrine d'un ange.
Des formes pleines, juste arrondies comme il faut.
À chaque fois qu'il se trouvait en situation pour la scène, une bouffée de joie, de plaisir l'envahissait.
Qu'importait la sécheresse de l'échange cinématographique, cela lui procurait chaleur et chair de poule.
Entre les prises, les acteurs posaient leurs derrières sur des chaises pour être bichonnés par les doigts experts de la maquilleuse, de la coiffeuse, de la costumière.
Romain, durant l'une d'elles, était venu s'asseoir auprès de Clémence.
Quelques mots furent échangés sur le thème du téléfilm.
Puis, à nouveau, durant des modifications techniques pour d'autres plans, ils reprirent une conversation sur leurs carrières respectives. Romain, avec honnêteté, lui avait avoué ses difficultés de débutant. Clémence, elle, contrats signés, avait de réels grands projets pour la rentrée.
On appela Clémence pour une scène avec la chieuse.
Romain n'avait plus rien à faire.
Normalement, après la signature de fin de journée, il pouvait enfin rentrer chez lui. Il resta à contempler la créature désirée.
Les caméras tournaient.
Il s'était, par fatigue, légèrement assoupi.
Dix-neuf heures.
Une main se posa sur son épaule. Tournant la tête rapidement, surpris, il avait aperçu le visage de Clémence, juste à hauteur de son visage.
-« Vous n'êtes pas parti ? »
Bafouillant :
-« Non... non... »
-« J'ai terminé ma journée, je passe au démaquillage, si vous le souhaitez, je vous offre un verre au bar de l'hôtel où je suis descendue, le Plazza, Place Wilson, vous connaissez ? »
 -« Oui...»
-« Dans une heure alors ? »
Le cœur battant, comme dans un rêve, Romain avait quitté le lieu du tournage, s'était dirigé vers le centre ville.
Vingt heures, bar de l’hôtel.
Musique douce, lumière tamisée, fébrilement, il avait attendu.
Elle était arrivée dans un superbe tailleur fuchsia au décolleté impressionnant.
Mollement engoncés sur un divan, apéritifs à la main, cette fois-ci, ce n'était pas de cinéma qu'ils parlèrent.
Rapprochements érotiques. Vibrations électriques.
Les corps se rapprochèrent, la pulpeuse Clémence avait prit la main de Romain et l'avait entraîné dans sa chambre.
Au petit matin. Romain avait regagné son studio. Il était follement amoureux, une vie nouvelle s'annonçait. Il avait envisagé mille projets, les plus fous scénarii.
Deux jours plus tard, il était assis à la terrasse d'un café, non loin de l'hôtel où les merveilleux ébats eurent lieu.
Il n'arrivait pas à ôter de sa tête les instants délicieux de la nuit. Il sentait encore sous ses doigts le velouté de sa peau, l'odeur enivrante de son parfum.
 Résonnaient encore les mots tendres susurrés, les poses alanguies.
Il regardait comme un enfant l’éraflure laissée sur son avant-bras.
Mais surtout, il n'arrivait pas à croire à ce miracle, avoir été aimé par cette femme, avoir été choisi lui, cet obscur garçon.
Folie du destin...
Comment reprendre contact ?
Il était parti sans qu'elle ne lui ait laissé un numéro de téléphone. Il avait une petite idée, quand, soudain, il frémit.
Il vit sortir de l'hôtel Clémence en compagnie d'un jeune technicien qu'il avait remarqué durant le tournage.
Ils semblaient, bras dessus, bras dessous, être en grande conversation, riant joyeusement. Heureux, il se leva.
Le garçon, soudain, posa un baiser sur les lèvres de Clémence.
Tremblant, désorienté. Romain s'approcha, mais à peine fut-il devant le couple que Clémence le toisa avec dureté.
-« Oui ? Que désirez-vous jeune homme ? Un autographe ? »
-« Je… »
-« Pas le temps, vous voyez bien que je suis occupée. »
 -« Mais... Clé... »
-« Bon, vous êtes adorable, maintenant, cela suffit. »  
Le couple s'éloigna.
Sismique situation, désintégration des illusions.
Romain les entendit pouffer.
Le garçon, au bras de la femme eut même l'audace de se retourner et de faire une vilaine grimace.
Romain, sur le trottoir, sonné, désespéré, avait failli s'évanouir.
Quelques mois plus tard, quand le téléfilm passa à la télévision, Romain ne put s’empêcher d’avoir la poitrine serrée.
Quand la scène où il était présent passa, aucun sanglot, il ne put même pas verser une larme. Seul, un faible cri plaintif sorti de sa gorge.
***
Palais de justice. En haut du fameux escalier.
Romain, menotte, s'engouffre dans la bâtisse afin d'être jugé pour assassinat avec préméditation.

FIN

lundi 22 avril 2013

Conte " La Petite goutte d’eau de source"



Michel Turquin

La  Petite  goutte  d’eau  de source


Conte

Il était une fois, blottie au creux d’une limpide source, une adorable goutte d’eau. Cette source était nichée au fond d’une très grande forêt dont la verdure  s’étendait au flanc d’une haute et majestueuse montagne dont la cime  éternellement enneigée luisait sous un soleil brillant de mille  feux.
Selon les ancêtres des villages environnants, la limpide poche d’eau abritait quelques minuscules créatures de rêves: les Ondines. Elles papotaient du matin au soir et c’est, paraît-il ce qui donnait à la source cette pétulante  gaieté.
Quelques oiseaux du voisinage piaillant comme des écoliers en récréation y venaient  prendre leurs  bains,  éclaboussant tout alentour puis,  remontaient dans l’air léger pour se faire sécher au vent.
Chaque matin, le soleil  glissait doucement un œil  parmi les épaisses touffes d’arbres. Comme un tendre papa, il caressait de ses rayons de miel la source, la vivifiant pour toute la journée.
Et ainsi, sans histoire, passaient les jours.         
Un matin qui ressemblait à tous les autres matins, la  mignonne petite goutte d’eau s’éveilla, s’étira, bailla, ouvrit ses grands yeux clairs sous un des rayons d’or. Une curieuse idée lui vint à l’esprit.
-« Tiens, se dit-elle, je ne connais pas grand chose de la vie, toutes mes grandes sœurs descendent dans la vallée, et moi, je reste là, paisible, sans soucis, à me prélasser, à chanter, à rêver, à jouer avec les oisillons…  à part cela, que sais-je de la vie ? Rien. »
Cette pensée la troubla toute la journée, tant et si bien, que les Ondines ne la reconnaissaient plus. Comme un lionceau en cage la petite goutte tournait en rond au creux de la source. Elle bousculait ses copines, se figeait en ronchonnant sous une tendre feuille. Son allure capricieuse perturbait sérieusement la  sérénité des lieux.
 -« Oui, demain, à l’aube, je partirai, cela m’obsède, je veux assouvir ma curiosité. » 
Tout le monde essaya de la dissuader, les oiseaux, les Ondines, les arbres centenaires, la source même, tous les insectes environnants. Rien n’y fit, elle bouda. Elle prit la ferme résolution de faire ce que bon lui semblerait. Demain sera le grand, le bon moment.
Le jour était à peine levé, toute la forêt dormait paisiblement encore. On entendait le ronflement de l’ours ainsi que les soupirs duveteux des oiseaux, les écureuils grignotaient machinalement tout en sommeillant. L’astre solaire n’avait pas encore montré son nez.
Une grande respiration, elle prit son élan, essaya de passer par dessus les quelques granuleuses pierres qui entouraient la source.  Elle était trop légère, faible elle retomba dans le fond.
- « Comment faire ? » se dit-elle.
Elle aperçut soudain, plus loin, toutes ses sœurs adultes qui se préparaient à partir pour  le long voyage, celui qui va jusqu’à la mer. Elle s’approcha doucement, choisit la plus grosse goutte, celle qui était un peu bébête,  puis, mine de rien, s’accrocha à elle.
La grosse goutte bébête qui dormait à moitié ne sentit rien. Hop, les voici toutes les deux de l’autre coté des pierres, vers l’inconnu, vers les mystères.
Là, notre petite goutte abandonna la compagne bébête puis, toute heureuse d’être enfin libre, sauta, joyeuse, de rocher en rocher, enivrée de liberté. Elle se laissa glisser voluptueusement dans le courant d’un ruisseau étonné de voir cette nouvelle venue.
Le ruisseau dévalait la pente de la montagne, passait par des forêts, des prés, des  petites cascades. La petite goutte, enfantine, s’amusait beaucoup au milieu de ces rochers qui lui faisaient faire des bonds dans l’air pur. Elle virevoltait, passait sous une herbe, sautait par dessus une branche, se laissait tourner en rond comme sur un manège, entraînée par de rieurs tourbillons. Atteignant le fond du ruisseau, elle remontait entre deux eaux pour, enfin, déguster de la belle  écume blanche
De chaque coté, le paysage défilait rapidement, les grands arbres faisaient comme un mur sombre, une barrière. Là-bas, pour la première fois de sa vie, au loin,  elle apercevait  une curieuse bestiole : c’était vache.
- « Hou la la, quelle imposante bête ! » 
Plus elle descendait, plus le rythme augmentait. N’ayant pas l’habitude, elle eut un peu peur. Le vertige la prit. Elle chercha vainement à se retenir aux autres gouttes,  rien à faire, elle était entraînée à présent  vers une destinée qui ne semblait guère encourageante. Dans sa tête, un  soupçon de regret, trop tard, le vertige et l’ivresse étaient plus grands.
 Regrets, vertige, ivresse, regrets, ivresse, vertige. Que faire ? Le courant maintenant avait prit une insoutenable vitesse.
***

A un moment, en surface, elle aperçut avec effroi, au loin, une gigantesque brume. Il y avait de grands remous, un grondement sourd lui arrivait aux oreilles. C’était une immense cascade qui plongeait profondément dans le vide. Rien à faire pour l’éviter.  Le trou béant était devant elle, son petit cœur chavirait, elle sentit dans  la chute vertigineuse toute la violence du courant. Elle était folle de terreur dans ce bruit assourdissant. Elle s’évanouit.
Quand elle reprit connaissance, la cascade était loin derrière. Autour d’elle, le calme. Elle était au milieu d’un lac aux rives éloignées. Le Soleil, là haut, faisait semblant de l’ignorer. Elle se sentait bien seule dans ce nouveau décor.
Ploc, ploc, quelque chose vient  sauter tout près. Elle chercha ? Rien… ploc, ploc… un poisson aux écailles argentées la regardait de ses gros yeux ronds. Il était très joli, attendant qu’elle sorte de son évanouissement.
-« Je ne te reconnais pas comme une goutte de mon lac. Que fais-tu là ? » 
 -« Oh ! Répondit-elle, timide, voilà que... enfin ! » Elle ne savait que répondre.
-« Mais… tu viens bien de quelque part ? » 
- « C’est… que… je suis tombée de ma source et, maintenant, il faut que je subisse toutes sortes de méchancetés. » 
 « - Oui, oui, je vois », dit  poliment le poisson.
Il se doutait bien qu’elle mentait, rien qu’au rose des joues de la petite goutte.
 -« J’ai peur… » 
 -« Peur de quoi  petite ? » 
  -« … de rester coincée ici. »
 -« Mais non, mais non… patiente un peu, tu la retrouveras ta source. »
La petite goutte leva les yeux au ciel, tristement, mais elle avait beau faire, son ami le Soleil ne la regardait  pas.
Ploc… ploc… ploc… ploc.
- « Bon, au revoir petite, je quitte rapidement ces lieux, car dans quelques instants   les hommes aux longues cannes  vont arriver. Je ne tiens pas  à être pris dans leurs filets et finir à rissoler dans une poêle.»
Un  coup de queue, il disparut, frétillant, dans les profondeurs, où, parmi les nombreuses herbes on ne pouvait ni le voir, ni l’attraper.
Le courant doucement entraînait la petite goutte. Elle sentait qu’il lui fallait accepter à présent toutes ces dures épreuves. De longues heures passèrent. Après le lac, le ruisseau, plus large, prenait l’allure d’un fleuve. Elle était dans ses réflexions les plus humides, quand tout à coup, sa petite tête heurta une masse dure. Impossible d’aller plus loin. Un épais rideau de fer barrait toute la largeur du lit de la rivière.
 -« Qu’est-ce ? », demande-t-elle   à ses voisines.
 Une goutte, plus intellectuelle que les autres, lui expliqua avec beaucoup de fierté que c’était une écluse, de sa nécessité quand le terrain était trop en pente, et patati... et patata. La petite goutte ne comprenait rien. Ce qu’elle comprit, c’est qu’avec ses sœurs, elles devaient attendre plusieurs heures entre chaque manœuvre.
***
Afin de passer chacune à leur tour dans différents sas, d’imposantes péniches noires attendaient. L’eau était plus trouble. Notre petite goutte entrevoyait à peine ce qui se passait et autour, et au-dessus. Elle devinait des formes qui s’agitaient sur les énormes masses sombres. Sa nature délicate supportait difficilement la saleté, aussi était-elle choquée quand,  projetée du hublot d’une péniche, une épluchure de banane  atterrit sur sa tête. Furieuse elle se colla contre le rideau de fer suivant. Malgré le dégoût de la rouille visqueuse,  elle attendit.
Un long grincement, la porte de l’écluse s’ouvrit progressivement. Elle passa avec une très longue péniche qui se nommait  « L’Audacieuse ».
- « Comme moi », pensa-t-elle, car notre goutte d’eau avait commencé à apprendre à lire, mais oui.
Grrr… grrrr …, après deux grinçantes manœuvres, elle était à nouveau dans le courant du fleuve. Plus le temps passait et plus l’eau devenait inquiétante, cela la tourmentait. De chaque côté d’elle, arrivaient de vieilles chaussures, des seaux en plastique, des morceaux de pain, des papiers gras, des objets, que jamais au grand jamais elle n’avait vu dans sa source pure.
-« Mais qu’est-ce ? », demanda-t-elle à la goutte intellectuelle.
-« C’est que… voilà… en ce moment nous passons au cœur d’une ville. Ses habitants nous dédaignent profondément. »
-« Ah ? »
-« Ils se débarrassent de toutes sortes de déchets oubliant que c’est nous, dans notre pureté, qui leur donnons à boire quand ils ont soif. Parfois même, ils nous accusent de les rendre malades, quand ce sont eux-mêmes qui s’empoisonnent avec leurs cochonneries. »
La petite goutte d’eau de source n’en revenait pas que de tels sacrilèges existent, elle en eut le hoquet. Soudain, sous son nez, passa un affreux gros rat gris venant d’une des canalisations qui s’avançaient. On aurait dit de laides gargouilles !
La ville passée, la petite goutte put enfin souffler aux creux de la berge laissant ses compagnes plus vigoureuses continuer leur chemin.
Elle ne se reposa pas très longtemps, car les bateaux qui passaient faisaient de tels remous, qu’il lui était  impossible de rester en paix.
-« Enfin, soupira-t-elle, puisque c’est ainsi, laissons-nous aller. »
Et le courant la reprit…
Le soir était venu.
La  lune  sur l’onde reflétait sa face ronde.
La petite goutte pleurait sur son sort. Elle eut une pensée pour sa forêt, sa source et tous ses amis.
-« Soleil, pensa-t-elle, ne m’abandonne pas ».
Son grand ami ne pouvait l’entendre. Il était à ce moment là de l’autre côté de la terre. Elle s’endormit comme pouvait s’endormir une goutte d’eau et dériva toute la nuit.
Au matin, elle arriva au milieu d’une activité incroyable. Des sifflets stridents vibraient dans l’air, d’immenses bateaux rentraient, sortaient, certains suivis d’autres petites embarcations. Elle apercevait de hautes barres de fer, d’immenses grues. Des sirènes hurlaient. De longues ombres s’agitaient.
-« Qu’est ce que c’est ? »
-« Des hommes », répondit une de ses voisines.
-« Des hommes ?», un mystère pour elle.
Elle comprit avec effroi qu’elle se trouvait dans un très impressionnant port. 
Notre petite goutte essayait vainement de trouver un endroit calme et clair, mais… sans résultat. Il lui fallait regarder à droite, à gauche pour ne pas être touchée par les rudes parois. Quand elle était en en surface, des engins inconnus l’enfonçaient au fond. Quand elle était au fond, dans une espèce de vase, une telle nausée la prenait qu’elle aurait préféré mourir. D’énormes chaînes noires cliquetaient, la faisant trembler de peur.
Et puis, curieusement, à un moment, elle se sentit entraînée, ballottée, entraînée, ballottée.
Un goût différent humectait ses lèvres. C’était salé. Un autre univers… elle était dans la mer. La mer ? Elle en avait quelques fois entendu parler par les anciennes gouttes d’eau, mais, sitôt qu’elle s’approchait pour les écouter, elles s’éloignaient, d’un air hautain. « La mer, vous comprenez… c’est tout un monde que seuls les grands peuvent comprendre. »
Au milieu de ce nouvel élément, elle pensa qu’elle n’avait pas tout perdu, puisqu’elle découvrait, enfin, ce qu’était la mer.
Soudain parmi les vagues elle entendit un long chant mélodieux, très doux, très charmeur.  Les voix étaient pures, limpides. Elle cherchait d’où cela pouvait venir ? Une petite île. Un rocher. Sur ce rocher deux longues et gracieuses sirènes, écailles ruisselantes au soleil, chantaient. La voyant désorientée, elles lui souriaient, puis, se penchant vers elle, la plus langoureuse dit :
-« Si tu le souhaites, nous t’emmènerons au fond de l’océan. Tu pourras découvrir des merveilles, des splendeurs qui n’existent nulle part ailleurs, viens, viens, petite goutte, viens… »
Les sirènes se laissaient glisser et tournoyaient autour de la petite goutte d’eau qui s’accrochait à la chevelure blonde de la plus menue.
Elles s’enfonçaient, s’enfonçaient dans les impressionnantes profondeurs.
La descente était rapide. Les sirènes déposèrent la petite goutte sur du sable, juste à côté d’un étonnant coquillage nacré. De grandes algues vertes, jaunes, marrons, ondulaient. Des poissons miroitants passaient et repassaient puis d’un frétillement de queue, partaient avertir tous les habitants de la mer : « On chuchote qu’une petite goutte d’eau de source s’est égarée parmi eux. »
Des espèces de toutes grosseurs, de toutes formes de toutes couleurs arrivaient pour la contempler. De gros crabes aux pinces dressées se pressaient les uns contre les autres pour être au premier rang. Il y avait foule autour d’elle. Elle ne comprit pas pourquoi une huître perlière lui dit en baillant :
-« Haaaouf… c’est la première fois, qu’ici, arrive une goutte d’eau qui reste une goutte d’eau de source, d’habitude, quand les gouttes se perdent dans notre océan, elles deviennent automatiquement salées et se mélangent à la mer. Or, comme tu es restée pure et limpide, imprégnée de l’éclat de tes hautes montagnes, tous sont étonnés et viennent t’admirer. »
-« Ah bon ! ! soupira-t-elle, mais alors, que vais-je devenir si je ne peux être comme une goutte d’eau de mer ? ».
Tous cherchaient la meilleure des solutions à lui faire retrouver  sa source. Trop d’idées les plus farfelues les unes que les autres !
Un saumon, ce poisson qui remonte les rivières, s’était même porté volontaire, mais l’entreprise était trop risquée… Alors… que faire… ?
-« Haaaouf… écoute, lui dit l’huître perlière, nous allons consulter la Baleine qui connaît beaucoup de choses, elle nous indiquera sûrement un moyen pour te sortir de là, viens, entre à côté de ma perle, je t’y conduis.»
La petite goutte s’installa confortablement dans l’huître et admira la jolie perle fine qui se formait. La jeune perle était si lisse que notre goutte, put, comme dans un miroir constater son pauvre petit visage chiffonné par tant d’aventures.
Comme une fusée l’huître se propulsa par à-coups jusqu’à chez dame Baleine qui dormait d’un œil, surveillant si rien d’anormal ne se passait dans ses eaux.
-« Haaaouf… bonjour madame, dit l’huître baillante, je vous amène une petite goutte d’eau de source qui désire retrouver sa montagne, que lui conseillez-vous ?».
Dame Baleine réfléchit un long… très, très long moment.
-« Elle ne s’est pas endormie au moins ? », demanda la petite goutte inquiète.
-« Non… non, dit l’huître… je l’espère... haaaouf! »
Dame Baleine, enfin, parla.
-« Voici ce que je propose : petite goutte, tu vas entrer dans mon ventre, puis je monterai à la surface de l’océan, et, là, avec mon jet, je t’enverrai dans l’espace sur un nuage qui te transportera chez toi... simple… efficace… cela... te convient-il ? »
-« Oh ! !oui madame », dit la petite goutte, ravie de cette amusante idée.
Elle dit adieu à l’huître et s’engouffra prestement dans les entrailles de la Baleine. Le vaste endroit n’était pas désert : quelques arêtes de poissons traînaient, des coquillages, des algues se balançaient, un bateau de pêcheurs trônait sur du sable en attendant de retrouver l’air libre et son port d’attache.
La petite goutte accepta la curieuse situation en se calant contre la joue rugueuse de la Baleine.  Sagement, elle attendit.
Elle rêvait depuis quelques instants… fuffft… elle se sentit soudain aspirée dans une immense tuyauterie, puis, avec force… expulsée dans les airs tout en haut d’un long jet d’eau.
-« Et bien, vous pourriez prévenir dit en  suffoquant la petite goutte. »
-« Ne ronchonne pas comme ça, maintenant nous allons attendre comme prévu qu’un nuage passe et qu’il veuille bien te ramener… si c’est sa direction, bien sûr. »
Montant… descendant… ballottée… secouée en haut du jet, la petite goutte commençait à trouver le jeu plaisant. Arriva doucement, tout doucement, un bon gros nuage blanc, qui s’arrêta au-dessus d’elle.
-« Pouvez-vous me prendre, s’il vous plaît ? »
-« Quoi ! »
-« Je voudrais retrouver ma source, tout là-haut sur ma montagne, vous savez celle qui ressemble à un gros bonnet blanc sur des cheveux verts, au dessus d’un lac bleu, là où il y a une grande cascade. »
-« Je vois, je vois… oui… oui, pourquoi pas, c’est mon chemin petite, grogna-t-il de sa grosse voix, allez…monte. »
La Baleine après quelques essais de montées, de descentes, lança un peu plus puissamment son jet d’eau dans les airs. La petite goutte prestement sauta sur le nuage qui, dodelinant, reprit son chemin.
La petite goutte se penchait pour dire adieu à la Baleine, mais, déjà, celle-ci avait plongé dans les profondeurs de l’océan.
-« Qui va doucement va sûrement dit le nuage, ne t’inquiète pas. Écoute…  arrête de gigoter comme ça, tu me chatouilles. Je te préviens,  si jamais j’éternue, tu seras précipitée au sol, car je me transformerai en pluie. »
La petite goutte rougit, baissa les yeux, ne bougea plus. Le  voyage devenait monotone. De temps en temps, elle se penchait bien pour regarder, mais comme elle avait le vertige, vite elle revenait à sa place. 
Le vent commença sérieusement à souffler un peu trop fort, déjà, d’autres nuages les dépassèrent. Certains, pour pouvoir passer les premiers se bousculaient dangereusement. Des masses noires venaient de tous côtés à vive allure. Soudain un très vilain nuage arriva face à eux. Le choc était inévitable, chaque  nuage  voulait  passer. Ils s’entrechoquaient, chacun voulant avoir la priorité de la route.
L’obstination, la colère firent que soudain des éclairs jaillirent de leurs rudes frictions.
Un orage terrible éclata embrasant tout alentour. Le tonnerre gronda, on se serait cru en enfer. La petite goutte n’arrivait pas à calmer son nuage qui, à présent, ressemblait à un cheval sauvage, emballé, furieux. La situation anarchique avait provoqué une averse. La petite goutte fut entraînée dans la cohue.
L’espoir de retrouver sa source s’évanouissait encore.
L’ondée l’amena aux creux du calice d’un magnifique lys blanc qui s’élevait au centre d’un somptueux parterre de fleurs. Tout heureux de cette présence le lys murmura :
-« Enfin, me voici rafraîchie, je commençais à avoir soif, je vais boire… hum... pour une fois une eau bien claire. » C’était un fin connaisseur.
-« Pitié, pitié, implora la goutte, ne me bois pas, beau lys, car si tu m’avales, jamais plus je ne retrouverai ma montagne. J’ai tellement souffert depuis quelques jours, je n’en puis plus. S’il te plaît, laisse-moi pour la nuit qui vient, me reposer au creux de ton calice. »
Le lys soupira, comme c’était une noble et généreuse fleur, il accepta renonçant à sa soif. Même… rendez-vous compte… pour calmer les douleurs de la petite goutte, il accentua son parfum pour l’endormir en douceur.
Il se referma amoureusement sur elle. Chacun plongèrent dans des rêves pour le moment impossibles : lui, boire, elle,  retrouver sa source.
Elle se réveilla toute embaumée au milieu de gouttes de rosée, qui joyeuses dans le matin frais avaient satisfait la soif du lys. Soumises dans le rôle que leur avait donné la nature, elles attendaient la venue des papillons. Ils arrivèrent, multicolores, fiers, voletant avec délicatesse  parmi les gouttes de rosée consentantes. Ils trempaient leurs trompes, s’abreuvant avec ivresse pour toute la journée. Ensuite ils retournaient virevolter de fleur en fleur, posant par-ci par-là, leurs taches de couleur, comme le ferait un peintre sur sa toile blanche.
La chaleur du jour augmentait de seconde en seconde, elle se sentait devenir  légère, légère, presque à s’évanouir. Le lys,  par son parfum, l’aida à s’évaporer dans l’azur du ciel. Un minuscule nuage cotonneux qui passait lui servit à nouveau de monture. Le chemin vers sa montagne reprenait.
Comme cela n’allait pas assez vite, trois complaisantes hirondelles aidèrent par des battements d’ailes à ce que le petit nuage passe à la vitesse supérieure.
Enfin dans la soirée, elle aperçut avec émotion sa belle montagne.
Il lui sembla, à mesure qu’elle se rapprochait, qu’elle avait l’air fâché, presque distante sous son manteau de neige fraîche.
Soudain, on ne sait pourquoi, dans un hoquet, le petit nuage cotonneux, essoufflé, ne pût aller plus loin. Harassé, épuisé, il se coucha sur la froide neige blanche à bonnes distances de la verte forêt où  nichait la source.
« -Brrr… il est fou, pensa la petite goutte, nous allons geler ici. »
Elle grelottait, se sentant de plus en plus engourdie. Déjà le petit nuage cotonneux était de glace, blême, raide.
Le froid augmentait… c’était ainsi… elle était devenue neige.
« -Malheur des malheurs, me voici bloquée pour une éternité » eut-elle juste le temps de penser. Elle ne put même pas pleurer, ses yeux figés  grands ouverts. Telle une statue elle ne bougeait plus.
La nuit emprisonna la nature dans son obscur manteau.
Mais voilà, le bon gros Soleil, là haut, ne l’avait pour ainsi dire  jamais quitté des yeux. Même quand Il était de l’autre coté de la terre, Il avait ses informateurs. La Lune, en espionne, lui avait fourni tous les renseignements de l’aventure.  Le bon gros Soleil décida que la leçon était suffisante et attendit l’aube pour la tirer de cette pénible situation.
Son premier rayon fut pour elle.
Il y mit toute son énergie et chauffa, chauffa la petite goutte, jusqu’à faire fondre  la  neige à l’endroit où elle se trouvait.
Quelques morceaux se détachaient,  l’eau commença à suinter. La petite goutte sentait la vie reprendre en elle, son corps se réchauffait, ses paupières clignotèrent, elle poussa un soupir, s’ébroua doucement. Elle remercia de toute son âme l’ami Soleil.
Elle déferla alors rapidement entre deux rochers, rejoignit la verdure, s’enfonça dans des eaux souterraines puis, ivre de joie, retrouva enfin  sa source bien-aimée.
Tout le monde fut gentil avec elle. Les ondines chantaient, un peu faux,  parce que c’était le bon matin. Les oiseux sifflaient un ton au dessus, les grands arbres, émus  bruissaient leurs tendres feuilles comme des clochettes, la forêt résonnait de mille sons. Cela chantait de partout.
La petite goutte d’eau de source était heureuse, elle jurait intérieurement d’être sage, patiente, avant de devenir adulte et donc prête pour un autre voyage.
Dans la profonde vallée, toutes les familles, étonnées, se demandaient bien pourquoi la montagne faisait tant de bruits, pourquoi le murmure habituel de la source s’était transformé en un véritable gargarisme et, pourquoi, là haut, le puissant Soleil brillait si fort.         

                                                              
                                                       
Fin