Qui êtes-vous ?

Ma photo
Toulouse, Sud Ouest, France

La rencontre... Désespoirs...

Liste de mes textes : Pour lire: clic sur le titre choisi.
Pour les commentaires "anonymes" merci de laisser un nom ou un prénom .

.

.
Mon autre Blog " Michel Turquin Alias Mitch " : Clic sur l'image

Membres

vendredi 20 octobre 2017

La petite fille devenue fourmi 
Fanchette était une jolie blondinette de dix ans.
Comme toutes ses camarades de classe, par un matin de juin, elle partait pour l'école. Les oiseaux sifflaient joyeusement, le soleil commençait à darder ses rayons sur toute la campagne, réveillant ici un mulot, caressant là un lézard, surprenant les grenouilles qui faisaient du saute nénuphars.
Gambadant, nattes au vent, pour rejoindre son école, Fanchette devait traverser une majestueuse forêt, demeure de milliers d'insectes, d'oiseaux, de gibier.
La vie y était bruyante, Jeannot le lapin n'était pas farouche, souvent, au détour d'un sentier, on pouvait apercevoir ses deux oreilles frémissantes bien caché derrière une branche de bruyère, et de ses yeux malicieux, il vous regardait passer.
Fanchette ne faisait pas attention à ces délices de la nature, le petit cœur de cet enfant était gâté par un vilain défaut, la méchanceté.
Quand un papillon passait, elle le pourchassait avec une badine. Elle ne supportait pas le chant des oiseaux, elle les effrayait à coups de sifflet. En hurlant, elle faisait peur aux écureuils qui dégustaient tranquillement les noisettes. Parfois, elle allumait un feu devant le terrier des lapins pour les affoler, ce qui n'était pas du goût des familles de messire Jeannot.
Malgré son beau visage Fanchette ne souriait jamais, ni à ses camarades ni à ses parents qui l'aimaient tendrement. Tous les villageois étaient étonnés de constater que ce petit bout de femme, sans aucune raison, pouvait être le refuge de tant de vilaines pensées.
En passant dans ce coin paradisiaque, cherchant une nouvelle proie, elle aperçut à ses pieds une minuscule fourmi qui traînait péniblement un branchage. Fanchette posa son sac, sans se soucier de la blancheur de sa robe, se mit à plat ventre. Elle retira brusquement la branche des pattes de la fourmi pour la poser un peu plus loin. La fourmi tourna en rond, affolée, puis revint reprendre la branche pour continuer sa route.
Fanchette recommença son manège plusieurs fois, puis, agacée par l'obstination de l'insecte, prenant sa règle, d'un geste cruel, écrasa la pauvre innocente.
Était-ce prévu ? Le ciel devint soudain sombre, un grand éclair zébra le ciel, Jeannot lapin courut de toute la vitesse de ses pattes jusqu'à son gîte, les oiseaux s'envolèrent, les grenouilles sautèrent dans tous les sens. De grosses gouttes commencèrent à tomber, tous les êtres de la forêt se mirent à l'abri pour ne pas être noyés par les humides armes du ciel.
Fanchette, effarée, se sentit réduire, réduire, diminuer, diminuer.
Autour d'elle, ses vêtements éparpillés avaient pris une dimension fantastique. Son sac d'écolière était semblable à une énorme montagne. Une mare, à ses côtés, refléta son image. Inexplicable, elle était devenue fourmi.
Affolée, elle voulut s'enfuir, mais autour d'elle un solide bataillon de fourmis l'entourait. Après s'être débattue quelques instants, elle se trouva entraînée dans un tunnel sinueux qui descendait dans les entrailles de la terre.
Le chemin lui parut interminable, elle n'arrivait pas à s'habituer à son abdomen qui traînait au sol, à ses nouvelles pattes maigrelettes, encore moins à ses antennes qui rabotaient le plafond.
Un sentiment de honte et de colère envahissait son cerveau.
-«Si elle pouvait les tuer toutes en cet instant ».
De part et d'autre du tunnel partaient d'autres sombres corridors.
Elle pouvait constater l'animation constante qui y régnait. Après quelques minutes de marche épuisantes, toujours sous la surveillance de ses farouches gardiennes, le convoi déboucha dans une immense salle.
Devant elle, majestueuse, trônait une fourmi plus corpulente que les autres, c'était la Reine. Il se fit un grand silence. Une angoisse terrible serra le cœur de Fanchette.
D'une voix claire, la Reine parla :
- «Fanchette, la Haute Cour de la fourmilière a décidé que tu devais être sérieusement grondée pour tes cruautés infantiles. Depuis quelque temps, quand tu passais par notre territoire, nous t'observions. Aujourd'hui ton acte honteux a déclenché ce qui est prévu par les représentants de notre justice. Comme nous sommes très indulgentes, nous voulons te donner une chance. Si nous jugeons ta conduite correcte, au bout d'un certain délai, tu pourras rejoindre le monde des humains. En attendant, tu travailleras comme ouvrière aux extérieurs. Mille occupations t'attendent, il est souhaitable que tu cesses tes âneries, il te faudra forger un gentil cœur, sans malice, sans vilaines espiègleries ».
Fanchette, hébétée, fut conduite parmi d'autres fourmis et commença son pénible travail. Pendant des heures et des heures elle sortait des profondeurs de la terre, suivait en file indienne ses semblables, puis, une fois dans la forêt, elle devait ramener soit un brin d'herbe, soit une branche, un duvet, une goutte de rosée. Elle se trouvait sous les ordres d'une grassouillette chef fourmi, peu commode, qui répartissait le travail et ne se montrait pas très tendre avec elle.
-« Ah ! pensait t-elle, pouvoir m'échapper, profiter de ces hautes végétations ».
Au début cela lui semblait impressionnant de voir ces masses qui, du temps de son existence de petite fille, étaient de minuscules cailloux, ces immenses épées vivantes que sont les herbes, elle, qui d'une seule main en arrachait par paquets. Mais, ce qui l'étonnait le plus: les arbres. Quand elle se trouvait au pied de l'un d'entre eux, levant sa minuscule tête, elle ne pouvait, là-haut, voir leur sommet. Quel sentiment de grandeur, de force, elle en avait le vertige.
-« Si jamais un de ces géants s'abattait sur moi », pensait-elle.
Un matin, alors qu'elle traînait une grande feuille destinée à être broyée en vue de la nourriture des jeunes fourmis, elle sentit une résistance.
Malgré ses efforts acharnés, la feuille ne bougeait toujours pas. Horrifiée, là, à l'extrémité de la tige quelque chose de gros, de rose, de cylindrique, un doigt. Au bout de ce doigt, une main. Elle leva son regard et reconnu un de ses camarades de classe, le petit Pierre avec qui elle s'était souvent disputée en récréation.
Prise de peur elle voulut s'enfuir, mais l'énorme doigt la fit rouler dans la poussière sur plusieurs centimètres.
Sa poitrine battait si fort que cela lui faisait mal. Heureusement, entre deux cailloux, elle aperçut une issue, se précipita, trébucha. Toc, l'énorme cylindre rose s’abattit juste devant elle. Demi-tour, un autre doigt, à droite, à gauche, le petit Pierre s'amusait vraiment bien.
Et puis plus rien, un silence inquiétant. Elle resta un moment sans bouger, tournant la tête vers celui à qui elle aurait voulu crier son identité. Effroi, un rayon aveuglant l'inonda, le petit Pierre, à l'aide d'une loupe, essayait de la griller. Vite, elle chercha un abri, courut en zigzag, le maudit rayon la poursuivait inlassablement
Sous une feuille, enfin, elle trouva une des entrées de la fourmilière, tel un bolide elle s'y réfugia. L'ombre, l'humidité, la douceur de la terre lui apportèrent un bien immense. Elle restait blottie encore tremblante pendant que petit Pierre, déçu de l'avoir manqué, s'enfuyait vers l'école, ignorant le drame qui venait de se jouer.
Fanchette regagna ses compagnes de travail. Le soir, pendant qu'une partie de la fourmilière continuait à être en effervescence, elle essaya de s'endormir et à méditer sur les émotions de la journée.
-« Debout, debout, tout le monde au travail », criait la chef de la section des ouvrières.
Déjà l'heure du travail, avec obstination, les fourmis se mirent à l’œuvre. Certaines aux brins d'herbes, d'autres aux feuilles ou à la nursery. Le plus ingrat des travaux était de nourrir ces fainéants de mâles, dont le seul rôle étaient d'être les « maris » de la Reine. Fanchette, malgré tout, s'apitoyait sur leur sort, car une fois leur devoir accompli, ils mourraient. Colossal le travail : traire les pucerons, amener la nourriture aux petits, aux mâles, gaver la Reine de mets succulents, laver, nettoyer, aérer.
Tout en cheminant le long d'un filet d'eau, à nouveau, l'idée lui revint à l'esprit, revoir sa maison, sa maman, sa famille. Malgré les ordres stricts de ne pas quitter la fourmilière, trompant la surveillance de la grosse chef, au détour d'un bosquet de mousse, elle partit à l'aventure. Se fiant à son nouvel instinct, elle commença à suivre un sentier qui débouchait sur une grande route.
Un grondement de tonnerre et un épais nuage de poussière la fit tressaillir. Encore un autre puis un autre, toujours cette poussière aveuglante, ce tremblement du sol.
Elle eut beau chercher, le ciel était serein, nul orage à l'horizon. Hardiment, elle commença à traverser cet espace de goudron. Terreur, un grondement pareil au précédent retentit. Une masse énorme, noire, fumante, passa à quelques centimètres d'elle. Elle n'y avait pas pensé, ces grondements, cette masse noire, c'étaient les automobiles qui roulaient en direction de la ville. Comme un soldat au milieu d'un champ de bataille qui veut sauver sa peau, elle réussit à éviter les monstrueuses machines.
Dans cet enfer de goudron chaud et gluant ses pattes fragiles restaient parfois collées. Des minutes interminables de marche sous le soleil brûlant.
Enfin le calme du village.
Devant elle, sur la place, se dressait, avec son clocher pointu et son coq doré, l'église. Autour, les commerces habituels où, en ronchonnant, elle faisait les courses pour ses parents.
Une atmosphère grave régnait car la disparition de Fanchette avait jeté la consternation et l'émoi dans le cœur de tous les villageois. Elle reconnut la fontaine au doux murmure, la mairie à la façade imposante, la pelouse du stade où les enfants venaient s'ébattre.
Longeant avec précaution les caniveaux, elle arriva devant sa maison qui occupait modestement le milieu du jardin verdoyant.
Le ciel qui était dégagé soudain s'obscurcit, puis à nouveau se dégagea, puis s'obscurcit.
-« Un orage se prépare à nouveau », pensa-t-elle.
Un étrange bourdonnement sembla confirmer cette réflexion.
À peine l'idée évoquée, elle reçut sur le dos un liquide visqueux qui ne ressemblait aucunement à un goutte de pluie.
Intriguée, elle s’arrêta, leva la tête, avec effroi, elle aperçut, juste au-dessus d'elle, la tête énorme de Pataud, le chien bâtard de Lucette, sa copine de classe et voisine, un pauvre chien que tout le monde pourchassait, elle en premier, dans ses vilains jeux.
Ce n'était pas un bourdonnement entendu, mais un grognement. Ce qui semblait être une goutte de pluie, n'était que la bave du gentil monstre, qui, de ses gros yeux, se demandait si avec un seul coup de langue il pouvait se mettre en appétit pour la journée.
Il se passa une chose étonnante entre les deux comparses. Comme il n'y avait ni voix humaine, ni pensée canine, c'était comme un échange télépathique animal, un fil conducteur de détresse. Elle, dans sa nouvelle position, lui, comme un pauvre molosse, toujours insulté, battu, rejeté.
Pataud renifla Fanchette, enfin... la fourmi, bava abondement, puis, secouant les puces de son pelage mité, il s'en retourna vers d'autres horizons.
Soulagée, elle franchit la barrière de son jardin et se dirigea vers la porte d'entrée.
Celle-ci étant fermée, elle entreprit l'escalade du mur et se faufila par l'entrebâillement de la fenêtre.
Devant ses yeux, un triste tableau, celui de sa maman assise, immobile, les yeux emplis de larmes. Près de la cheminée son papa essayait de cacher son chagrin en lisant le journal mais n'y prêtait aucune attention.
Elle se laissa tomber de la fenêtre au sol.
-« Maman, maman, cria-t-elle, me voilà, je suis ta fille ne me reconnais-tu pas ? »
Sa prière resta sans réponse. Sa mère ne pouvait comprendre le langage des fourmis.
Elle grimpa le long du pied de la table, arriva devant l'affectueux visage.
Si proche et ne pouvoir se faire comprendre, elle s'approcha doucement, se blottit contre la main délicate , sentit le granulé de la peau et s’endormit, épuisée de fatigue.
Pendant ce temps son père s'était levé et tournait en rond dans la pièce.
 Elle a encore fait une fugue ».
-« Tu crois », dit la maman.
-« Et les gendarmes qui ne trouvent rien ».
-« J'ai comme un curieux pressentiment, ce n'est pas normal, tu verras, elle reviendra ».
-« Je lui réserve une bonne fessée... mais qu'est-ce que c'est que cette bestiole près de ta main, j'avais pourtant mis de la poudre partout pour les détruire, maintenant il faut qu'elles montent jusque sur les meubles».
D'un coup de revers de main, le père envoya au loin l'enfant-fourmi. Un vol plané impressionnant, puis la chute sur le sol.
Son père avait failli en un instant supprimer la vie de sa fille. Ce n'était pas fini, un pied énorme s'abattit sur elle. La providence fut encore avec elle, coincée entre deux carrelages, elle ne pouvait plus être atteinte.
Accablée de peine, elle reprit le chemin du retour, les rues lui semblaient moins claires, son cœur tout à l'heure en joie, ne résonnait plus de la même manière, la traversée de la route gluante fut plus longue, très longue.
Épuisée, elle se rafraîchit un instant auprès d'un petit étang. Dame carpe qui frétillait dans les parages, eut pitié d'elle.
Anéantie, groggy, elle fit quelques haltes pour reprendre de l'énergie.
-« Tiens, se dit-elle, je ne marche plus mais je continue à avancer toute seule?»
Un coup d’œil autour d'elle, le paysage bougeait lentement.
Penchant la tête, elle était montée, sans s'en rendre compte, sur la coquille d'un énorme escargot qui ne se doutait pas de la présence d'une petite squatteuse.
Comme peuvent sourirent les fourmis, Fanchette sourit intérieurement, descendit de son « taxi », trop lent, et continua son chemin.
Arrivée près de la fourmilière elle assista à un affreux spectacle, une de ses compagnes de travail, occupée à traire un puceron près d'une large feuille, n'avait pas aperçu une énorme araignée. Celle-ci commençait à l'étouffer dans son long fil. La pauvre, après s'être débattue, enroulée, tomba morte, asphyxiée. Alerté, un bataillon de secours vint, mais trop tard, pour la délivrer. Il ne put qu'emporter le corps inerte de cette pauvre martyre.
Ce furent les cérémonies d'usage, suivi de l'enterrement.
Une longue file noire, triste. Les fourmis marchaient les unes derrière les autres, la tête basse. Au centre de cette file, le cadavre tiré par quatre pucerons. L'air était lourd. Au passage les herbes se recueillaient, penchant leurs longs corps. Les arbres laissaient tombaient quelques feuilles en guise de pleurs.
Au cimetière, la petite morte fut rangée aux côtés d'autres victimes. Fanchette se rendit compte soudain qu'elle n'était pas indifférente à ce chagrin général, si elle n'était pas fourmi, des larmes auraient coulé de ses yeux.
À partir de ce jour, elle commença à réfléchir sur ces sentiments nouveaux qui germaient dans sa tête.
Dans la fourmilière, le travail devait continuer. Ce qui était désarmant, c'était de faire et de refaire toujours les mêmes gestes, les mêmes trajets, de construire et reconstruire des morceaux de la fourmilière quand un garnement d'un coup de pied en avait détruit une partie.
Un jour, l'orage gronda très fort, la pluie tomba comme jamais on ne l'avait vu tomber de mémoire de fourmis. Au début, les grands arbres environnants protégèrent au mieux de leurs ramures les fourmis, mais, tenace, l'eau, rapide, s'infiltrait de plus en plus et les couloirs commencèrent à être inondés.
L'alerte fut donné, une à une, les fourmis volontaires vinrent coller leur tête aux orifices d'entrées pour faire obstruction à l'inondation. L'eau passait beaucoup moins. Fanchette, avec quelques solides camarades, avait la tâche de sauver les bébés.
On pouvait les voir, l'une derrière l’autre, mouillées, trempées, portant les bébés manquant la noyade à chaque effort pour les déposer ensuite dans des chambres sèches.
L'eau s'engouffrait maintenant en énormes jets, la Reine même, dû déménager. L'affolement était général, les victimes nombreuses.
Enfin la pluie cessa, les nuages s'enfuirent, un timide rayon de soleil apparut. Tout était saccagé, Fanchette, harassée, restait consternée par le spectacle de ce désastre.
-« Allons, dit la Reine, il nous faut, avant d’emmener au cimetière nos disparues, reconstruire cette demeure, toute notre vie sera faite de malheurs comme celui-ci. Recueillons-nous un instant pour nos victimes et remettons-nous au travail. Je tiens à féliciter spécialement Fanchette pour son courage. Maintenant, tout le monde à son poste. »
Le lendemain, une nouvelle fourmilière prenait vie.
Dans la nuit Fanchette sortit dans la clairière et trottina pour se délasser. Au-dessus de sa tête, un grand point lumineux, la lune qui lui rappela un instant la loupe de petit Pierre. En y pensant, elle frissonna de peur.
-« Qui était-elle, elle ? une minuscule tache noire milieu de cette immensité? »
Dame chouette, comme tous les habitants de la forêt, connaissait son histoire. Avant de s'envoler, elle lui adressa un bonsoir.
-« Je ne serai plus jamais méchante », pensa-t-elle.
De longues journées passèrent. Le jugement arriva enfin.
Inquiète, Fanchette pénétra dans une salle spéciale. De chaque côté d'elle, des gradins fait de brindilles, manquant à chaque instant de s'écrouler, s'élevaient, bondés à craquer de spectatrices. Elle s'avança au centre.
Devant elle, l'imposante Reine restait silencieuse. Elle se mit à parler doucement.
-«Fillette, la fourmilière est fière de toi, nous avons décidé que demain, à la première heure, une délégation te conduira dans la grande clairière d'où tu pourras, redevenue humaine, rejoindre tes parents, ta famille , tes amis. »
-« Madame la Reine, je suis confuse, je vous remercie de la leçon que vous m'avez infligée, je promets qu'à l'avenir je serai raisonnable, je ne ferai jamais plus de mal aux insectes, aux animaux, à mes amis, à tous ceux qui m'entourent.
-« Bien, dit la reine, nous te croyons, l'avenir est entre tes pattes, je veux dire, tes mains. La séance est levée ».
Soulagée, Fanchette retourna dans son nid pour attendre la délivrance.
Ses camarades de travail vinrent lui faire des adieux. Ces attentions la touchèrent beaucoup, elle se promit de revenir les saluer.
L'attente du petit matin du grand jour lui parut longue. Quand l'escorte arriva, elle fut soulagée. Avant d'atteindre l'endroit de délivrance, elle admira encore les grands arbres fantomatiques, les herbes inconnues, les cailloux pareils aux montagnes, les filets d'eau grondants tel des torrents.
Une grande tache de lumière, la clairière. Autour d'elle, ses amies fourmis se mirent en rond. Jeannot lapin et sa famille, derrière de grosses fougères était venu assister à la cérémonie, les grenouilles cessèrent de coasser, les oiseaux de voler.
Une seconde puis une autre. Une minute paraissait une éternité. Fanchette vit le premier rayon du soleil, sentit son corps se réchauffer. Son corps s'allongea, elle perdit ses antennes, ses pattes se détachèrent, son regard se brouilla un instant, ses tempes palpitèrent. Elle vit les arbres moins grands et découvrit à ses pieds ses amies fourmis venues l'accompagner.
Son corps d'enfant était allongé, nu, elle se laissa quelques instants griser par ce miracle. Elle aperçut ses habits, son cartable, le tout rangé derrière un buisson.
En un instant habillée, elle courut vers le village encore endormi.
Elle redécouvrait la nature, la route, la fontaine, le clocher, la mairie, le jardin, sa demeure.
Elle poussa vivement la porte, ses parents, réveillés, se précipitèrent fous de joie. Ils la serrèrent dans leurs bras, riant et pleurant à la fois.
Fanchette raconta qu'elle s'était perdue en forêt, qu'elle avait trouvé refuge dans une cabane de bûcherons pour dormir et reprendre des forces afin de retrouver son chemin, qu'elle n'avait pas vu le temps passer. Ses parents ne lui demandèrent jamais d'autres explications, trop heureux de l'avoir retrouvée. D'ailleurs, il n'aurait jamais cru à cette aventure.
Il est quelque-part, un bien joli village, avec la plus gentille des petites filles.
Mais également des fourmis, enfin, bien tranquilles.
FIN


vendredi 15 septembre 2017

Un Amour de Bougie 



À l'occasion de Noël, au rayon parfumerie d'un grand magasin d'une petite ville, Abel Alfari, trente ans, célibataire, acheta une bougie pour mettre un peu de joie dans son appartement. Cette bougie, haute de trente centimètres environ, représentait une jolie petite chinoise au doux visage. Elle était colorée avec soin, on la confondait même avec les poupées du rayon voisin. La tête, légèrement inclinée, le regard perdu, semblait oublier tout le bruit qui l'entourait. La pose était si expressive, l'allure si charmante, que l'homme, une fois l'achat effectué, en eut de la joie au cœur.
Tout le long du parcours qui l'amenait vers sa demeure, il se sentait plus léger, il fredonnait, souriait aux enfants en tenant le précieux paquet dans sa main.
Arrivé chez lui, rapidement, il retira l'emballage, pressé de contempler la flamme de cette gracieuse bougie. Au moment de frotter une allumette pour y mettre le feu, son regard fut attiré par son tendre visage. Une chaleur inconnue gonfla sa poitrine.
Il suspendit le geste, reposa l'allumette et prit la bougie dans la main.
« Non, je ne peux brûler cette bougie, elle paraît si vivante, que j'aurais l'impression de mettre le feu à un humain. »
Il se faisait tard, il grignota un morceau de pain, du fromage, une pomme et se coucha, heureux mais troublé par cette sensation nouvelle.
« Quand même, se dit-il,une fois allongé, c'est curieux cette expression, cette vie dans cette
figurine, demain, je l'allumerai, nous verrons bien. »
Délicatement il la posa sur un le rebord de sa cheminée.
Le lendemain soir, même effet, Abel, au moment d'allumer la mèche, sentit la même chaleur, le même amour, la même sensation de vie. Il retint à nouveau son geste.
La petite chinoise semblait vibrer dans sa main tel un animal que l'on va battre, que l'on va sacrifier. Il se sentait attiré par elle tout comme envers une grande personne. À chaque fois, entre la bougie et lui, cette étrange communication s'accentuait.
Le soir, quand il rentrait, lassé d'avoir cherché du travail, il la posait sur la table et lui parlait doucement.
« Salut, petite chinoise, comment vas-tu ? Tout le jour j'ai pensé à toi tu sais. Tu dois être malheureuse, figée ainsi sans pouvoir ni parler ni respirer, ni marcher, quelle douceur dans ton visage, quelle sagesse dans ton allure. J'aimerais t'accueillir telle une compagne qui serait mienne »
La petite chinoise semblait écouter, le visage semblait s'éclairer sous les tendres paroles.
La vie continuait tranquille jusqu'au triste matin où pour de bas intérêts, des dirigeants de plusieurs pays se firent la guerre. Une guerre méchante qui ruina des familles, appauvrit des pays, écroulant des maisons, bouleversant des campagnes, supprimant les rires et les chansons, empêchant les êtres de s'aimer, assombrissant les visages.
De gros nuages de haine s'accumulèrent. Plus d'électricité, plongeant villes et villages dans le noir le plus complet. Nulle part, plus de lumière. L'obscurité régna longtemps, longtemps, très longtemps.
Au début, les familles allumaient des feux en utilisant toutes les réserves de lampes de toutes sortesà huile, essence, au gaz acétylène, à pétrole. Les marchands de bougies firent beaucoup d'affaires, mais au bout de très longs mois, les points lumineux se firent de moins en moins nombreux sur terre.
Abel fut comme tout le monde, il utilisa tout ce qui était possible pour faire du feu et obtenir de la lumière. Dans l'obscurité, dans la souffrance, entre deux rendez-vous chez d'éventuels employeurs, il passait son temps allongé sur son lit en rêvant à des jours meilleurs.
Des individus peu scrupuleux volaient, pillaient les maisons abandonnées. Des villages, jusqu'alors amis, s'insultait pour des riens.
Dans cet enfer, la peur s'installait, l'avenir devenait incertain, inquiétant.
Plusieurs fois, par nécessité, il eut envie d'allumer sa petite bougie, mais son affection était trop grande, elle l'empêchait d'accomplir un acte aussi ordinaire.
« Jamais, soupirait-il, je ne pourrais te faire du mal malgré les malheurs qui nous entravent de plus en plus ».
Un soir, après avoir péniblement retrouvé sa maison, il se coucha plus rapidement que de coutume. La tristesse alourdissait ses membres, sa santé périclitait. Tenant la petite bougie contre lui, il s'endormit, réconforté.
Il fit un rêve étrange, tout d'abord, il sentit son
corps se soulever dans l'espace, léger comme une plume, juste à côté de lui, la petite chinoise riait, gambadait, tel un papillon multicolore autour d'une énorme pivoine blanche. Elle murmurait des paroles dans un langage qu'il n'arrivait pas à comprendre. Une lueur bleutée l'entourait. Il n'y avait pas de sol, pas de mur, pas de plafond, de la lumière partout.
Au matin, il se sentit mal à l'aise, avait-il rêvé ou fait un cauchemar ?
Des semaines passèrent. Le froid et l'obscurité s'accentuèrent. Amaigri, fourbu, fiévreux, pour survivre, il finit par se décider à se donner un peu de bien-être. Tremblant, ému, il prit une allumette, la craqua, porta la flamme au-dessus de la tête de la petite chinoise, à l'endroit où dépassait la mèche. Une flamme jaillit, la pièce devinrent plus claire, il put distinguer le désordre qui s'était accumulé depuis le début des hostilités. Soudain, inimaginable, la tête de la petite chinoise se redressa, son visage s'anima et les lèvres bougèrent.
« Merci cher ami, enfin, grâce à toi, je vais pouvoir, par ton geste, te donner un peu de joie, un peu de chaleur. Tu pourras durant les jours à venir, lire, cuisiner sans faire de bêtises et surtout ne pas tomber dans les ornières qui entourent ta maison, celles faites par les monstrueux engins qui servent à la guerre, mais, surtout, ton geste, sans que tu le saches, va me libérer ».
Abel resta éberlué ! Comment une simple bougie pouvait-elle parler ? Que voulait-elle dire ?
Il vit tout à coup sur le visage de la chinoise quelques gouttes de cire couler, c'était des larmes. La flamme faisait souffrir le petit corps.
Quand elle vit qu'Abel se précipitait pour l'éteindre, la petite chinoise se reprit très vite, elle murmura :
« Non, non, laisse faire, il faut simplement que je m'habitue, mon corps, figé depuis tant d'années, avait si froid. »
Abel, ainsi, fut le seul, durant de longues semaines à pouvoir cuisiner, lire, écrire. Grâce à la flamme vacillante de la petite bougie, elle éloignait les rôdeurs malfaisants qui tentaient de le dévaliser. La vive flamme maintenait autour de lui, lumière, chaleur, consolation. Par cette présence, les calamités odieuses de la funeste guerre s'oubliaient.
Hélas, un jour vint où la tête disparue, il ne pouvait plus converser avec la petite chinoise à la voix si claire, aux paroles si douces.
Le moment fatidique arriva : la bougie à forme humaine cessa de se consumer. La petite chinoise avait fondu totalement. Notre homme se sentit désemparé, triste, le cœur lourd. Sa compagne avait disparu. Il se retrouva seul dans le pénible silence du désespoir.
Enfin, l'affligeante guerre cessa, les gros nuages disparurent, les orgueils du pouvoir furent mis dans des placards. La lampe astrale jaillit, aveuglant les pauvres humains hébétés.
Un soleil énorme, insolent apparut comme par enchantement. Un mystérieux oiseau blanc descendant du ciel, fit le tour de la terre à une vitesse inouïe. Quand il passait au-dessus des pays, la population reprenait du courage, de l'énergie, de l'espoir.
Abel, lui aussi revigoré, parmi les décombres, tentait d'amener réconfort espoir à son entourage. Au milieu des gravats, il aidait à remettre de l'ordre dans les foyers.
Un soir, épuisé, il commença à se préparer une soupe, quand soudain, au milieu de la pièce, apparue comme un halo, avec, au milieu, des pétales de fleurs, il distingua une forme d'adulte, c'était la petite chinoise-bougie qu'il lui avait permis de ne pas sombrer dans le désespoir.
Lâchant casserole et cuillère, il voulut s'élancer pour la serrer dans ses bras.
«N'approche pas, tu ne peux pas me toucher, maintenant je vais pouvoir rejoindre mon pays, je vais choisir une maman qui me fera naître, ainsi je serai une véritable petite fille, c'est moi qui te remercie, il y a longtemps, sous l’empereur Qin Shi Huang, une Femme Renarde, un être maléfique, avait jeté un sort sur ma famille et je fus réduite, transformée en figurine de cire. Sans le savoir, tu m'as délivrée, à bientôt qui sait ! »
Le spectacle magique se volatilisa. Il resta comme pétrifié, se demandant s'il avait bien assisté à une féerie.
Dans le même temps, là-bas, de l'autre côté de la terre, près d'une rizière, dans une minuscule maisonnette de bois entourée de cerisiers blancs, un cri retentit.
Une gracieuse maman chinoise venait de mettre au monde un bébé, une fillette ravissante aux yeux bridés.
Un an plus tard, Abel trouva du travail, rencontra une gentille compagne, tenta de raconter son histoire à un éditeur, à la télévision, aux journaux, mais... le croyant légèrement dérangé, personne ne le crut.





FIN



jeudi 17 août 2017

Le trésor

  J’avais quinze ans et vivait dans un charmant village perdu dans les belles montagnes pyrénéennes.
Je vivais seul avec ma tendre maman. Mon père, quand j’avais cinq ans, s’était tué dans un accident de travail. Il était tombé du haut de son échafaudage de maçon.
De cette courte vie de famille, je ne garde en souvenir de son visage que quelques détails comme sa grosse moustache et ses yeux bleus électrique qui me faisaient un peu peur quand il me grondait.
Ce manque d’affection paternelle, fut dans mon malheur, compensé par la grande générosité du maire de notre village.
Cet homme, monsieur De Lansac, médecin, s’occupait du bien-être des enfants, soit démunis, soit orphelins ou, comme moi,  sans père.
Je faisais partie de ces privilégiés, qui, souvent, allaient s’amuser dans sa vaste demeure, en compagnie de son fils Gaston, qui avait mon âge.
Entre deux poursuites, nous avions droit à de copieux goûters, ce qui nous changeait de nos modestes tartines à la margarine saupoudrées de cacao.
J’avais, et j’ai toujours, comme passe-temps la peinture. Déjà à la maternelle, avec plaisir, j’aimais reproduire le visage de mes camarades : deux ronds pour les yeux, un ovale pour le nez et un trait pour la bouche. Puis, rapidement, je me suis lancé dans la copie de grands maîtres. Ce n’était pas tout à fait dans les proportions, mais cela avait de l’allure. 
Monsieur De Lansac passait souvent, le soir, après ses réunions pour me faire réciter mes leçons, m’aider dans ces foutus problèmes de robinets et donner quelques conseils à ma mère pour la gestion du quotidien.
Obstiné, j’avais acquis de bonnes notions dans cet art qu’est la peinture, aussi, un jour, pour remercier mon bienfaiteur, j’entrepris de peindre un tableau issu de mon imagination. Cela représentait une espèce d’allégorie familiale avec deux parents penchés sur le berceau d’un bébé, des anges rondelets souriaient allongés sur des nuages roses. Il y avait une source et de grands arbres comme ceux de la propriété de monsieur De Lansac.
J’avais utilisé toute mes économies pour acheter les meilleures couleurs, une toile de qualité, mais surtout l’achat d’un cadre en bois précieux pour donner plus d’importance à mon cadeau.
Fièrement, un après-midi, entre deux tasses d’onctueux chocolats, je le lui remis.
Quelle ne fut ma joie de le voir sourire, prendre le tableau entre ses mains fines et blanches, de caresser le cadre. Il me prit dans ses bras pour m’embrasser. Rose de confusion, des larmes coulèrent sur mes joues. Le plus beau jour de ma vie.
Le soir,  je racontais à ma mère la scène. Je retrouvais les mêmes émotions, comme deux pleureuses de cimetière  nous sanglotions en cadence devant l’âtre où se réchauffait la soupe de la veille. 
Un mois passa. Avec une quinzaine de camarades, filles et garçons, nous fûmes invités à fêter l’anniversaire de Gaston. Nous nous réjouissions à l’avance, car ventres gourmands obliges, nous savions que les friandises, gâteaux et nectars fruités seraient en totale abondance.
Dans une branche de chêne, j’avais sculpté un bâton comme cadeau pour mon camarade. Cela représentait un serpent qui se lovait autour de la branche. Simple mais joli.
Une fois les bedons rebondis, nous voilà partis dans le parc pour inventer quelques mystérieux jeux.
Après une vive discussion, une chasse au trésor fut organisée. Cela consistait à ce qu’une boîte de conserve, qui symbolisait le trésor, soit cachée par le fils du propriétaire des lieux.
Deux équipes, la première qui trouverait le trésor, la boîte de petits pois, aurait droit à une part supplémentaire du volumineux gâteau d’anniversaire.
Comme une envolée de moineaux nous nous sommes éparpillés. Chacun avait sa petite idée, les arbres, les buissons, les creux des murettes, sous les pierres du bassin à tanches.
Je tournais autour de la grande villa en me disant que, sûrement, je trouverais ce trésor avant les autres. Comme il y avait beaucoup d’anfractuosités, avec minutie, je jouais à l’inspecteur Sherlock Holmes.
Au bout de quelques minutes, derrière un mur de lierres, je me suis  trouvé devant un étroit soupirail. Une vitre entr’ouverte. Un coup d’œil à l’intérieur. Un espace suffisant pour que le corps d’un enfant puisse se glisser me fit prendre la décision de me glisser dans ce sombre et mystérieux endroit.
Mon regard commençant à s’habituer au noir, je distinguais un tas de charbon, des bouteilles vides, des chiffons, de vieux vêtements, des cartons, des jouets cassés.
Le cœur battant, j’étais certain que Gaston, finaud, avait du cacher le trésor dans ce bric-à-brac.
Malgré le manque d’air, l’odeur de moisi, transpirant, je farfouillais en remuant au hasard chaque recoin.
Soudain, un choc, sous un tas de chiffons, côtoyant le tas de charbon, sans le cadre, j’aperçus ma toile. Comme la peinture était encore fraîche, certains détails de mon allégorie étaient effacés.
Anéanti, je pleurais. Tous mes élans d’affection s’évaporaient. Je découvrais la trahison des sentiments.
Rapidement, en m’aidant du tas de cartons, avec difficulté, ma toile sous le bras, je me hissais pour retrouver l’air empoisonné du parc et fuir ce lieu de douleur.
Je ne dis mot à ma mère. Je cachais la toile dans un sac plastique
Le lendemain, mes camarades intrigués de ma soudaine disparition me posèrent mille questions.
Ils n'obtinrent aucune réponse.
Je m’arrangeais pour décliner toutes les invitations futures. Quand monsieur De Lansac venait à la maison, je me cachais.
Je ne sais si cet homme se doutait de la situation, mais après plusieurs tentatives, il ne vint plus.
En douce, j’arrangeais minutieusement les scènes de la toile détériorée. Une fois bien sèche, je la remis dans le sac plastique.
 Aujourd’hui, j’ai cinquante ans, une jolie compagne, deux enfants. Le tableau est accroché en bonne place dans mon bureau.
Malgré les sourires en coin et les nombreux sous-entendus de ma famille, je garde le silence sur cet épisode cruel qui a marqué ma vie.
Ludovic

dimanche 6 août 2017


«Le père»

C'est comme la création d'un scénario, difficile de savoir par où commencer. Le faire chronologiquement où à des moments clés de la narration avec des flash-backs ?
Durant ma petite enfance, je ne faisais aucune différence avec Armand, mon beau-père, que j'appelais naturellement papa. Comme c'était la période 1940-1945, ces événements ne laissaient pas de place à des introspections personnelles. Ce fut à l'école primaire que l'exploration de mes racines paternelles me travaillèrent, mais sans plus.
Lydia, ma mère portait le nom de son mariage avec Armand Mercier qui avait d'un premier mariage une fille Suzanne. Moi, je portais le nom de Turquin.
Quand je fus en état de réfléchir un peu plus je posais la question:- «Mais pourquoi je ne porte pas le nom de Mercier comme toi maman, comme papa et aussi Suzanne ?»
À chaque fois, aussi bien du côté de ma tante Louba, qui habitait la maison à côté de la nôtre, c'était le silence avec tout de même des bribes de réponses évasives : - « On ne peut pas t'en parler, ton père... du bout des lèvres, n'était pas un monsieur respectable» . Comme j'insistais pour approfondir le mystère, mère et tante changeaient de conversation.
De l'enfance à l'adolescence, puis en tant qu'homme, j'avais momentanément évacué le sujet.
Armand était un homme généreux, jamais il ne me fit comprendre qu'il n'était que mon beau-père. Comme avec Suzanne, sa fille, il suivit mon éducation, mon entrée dans le monde du travail, était attentif à mes désirs en les concrétisant avec simplicité.
Dans ma tête il y avait un couple, ma mère, mon père et une sœur. Je ne faisais aucune différence en les appelant maman, papa, sœurette.
Le temps passa avec d'autres d'histoires jusqu'au décès de Lydia, d'Armand et de ma tante. Suzanne se maria et eut trois enfants.
Ce morceau du puzzle où ma mère avait aimé un inconnu me taraudait de plus en plus.
Un malheur me fit connaître une inspectrice de police. Une amie étudiante étant victime d'un odieux viol , désespérée, celle-ci me téléphona. Pour l'enquête, je fus convoqué afin de décrire la conversation.
Depuis un moment dans un petit coin de mon cerveau j'avais repris le désir de savoir si mon père génétique, Marcel, était encore en vie.
Je savais qu'il avait été un petit délinquant mais j'ignorais au juste l'échelle de gravité de ses actes.
Il existe bien avec la gendarmerie, la possibilité de rechercher quelqu'un, c'est ce qu'on nomme «La recherche dans l’intérêt des familles». Seulement, la personne recherchée a la possibilité de refuser d'être approchée par ceux qui désirent la retrouver, ce que je ne voulais pas. Je m'étais fait un cinéma avec une scène de café où le Marcel serait en train de boire un verre et moi, à côté, inconnu, engagerait la conversation comme si de rien n'était.
Quand je demandai à cette inspectrice si elle pouvait, de par son métier, rechercher dans la liste des condamnés si mon père était encore sur terre, son réflexe professionnel fut de refuser. Elle me dit :
« Si je vous donne son adresse et que vous, on ne sait jamais, ayez des idées de crime, je serais responsable de vos actes, risquant à coup sûr, de perdre mon job.»
Je n'insistai pas, simplement je lui demandai juste si cet homme était encore en France.
Elle s'absenta un moment, à son retour, me confirma qu'en effet, mon père était bien vivant, qu'il avait été condamné huit fois pour différents larcins, qu'il était interdit de séjour sur tout le territoire français, qu'il devait rester à résidence dans le département des Alpes-Maritimes. Puis, curieusement, elle posa une feuille sur la table et sortit. Seul, intrigué, je dépliai le papier et découvrit l'adresse de Marcel. C'était son adresse dans un foyer logement à Cannes.
Quelle classe cette inspectrice, je l'ai croisée, depuis, plusieurs fois dans Toulouse. Sans jamais aborder son geste, nous nous saluons toujours avec plaisir.
Que faire, y aller directement ou abandonner ? Je ne pouvais laisser mon enquête si près du but.
Je décidai de téléphoner à la directrice en lui demandant des nouvelles de son pensionnaire, monsieur Marcel Turquin. Je lui expliquai que j'étais son fils et que je ne tenais pas à ce qu'elle le mette au courant de ma démarche:
«Oh! c'est un monsieur très gentil qui rend beaucoup de services à tout le monde, il fait même la sortie des écoles pour la circulation»... gloups !
Je décidai d'aller affronter, non pas la vérité, mais, peut-être, une vérité à Cannes durant quelques heures. Train, gare, la ville, l' Avenue de Vallauris.
Devant le foyer logement «Les Alizés», je respirai un bon coup. Le hall, je demandai à une hôtesse si Monsieur Turquin était présent:- «Il est au deuxième étage porte 12». J'étais devant «sa» porte, mon palpitant battait très fort car derrière se trouvait ce qui devait être mon papa et qui n'était qu'un inconnu. Je frappai, la porte s'ouvrit, un petit bonhomme en caleçon et maillot de corps, très méfiant, me demanda ce que je voulais:
«Marcel Turquin ?»
«Oui»
«Je suis Michel, votre fils»
«Alors là, alors là...», le petit bonhomme répéta ces mots au moins dix fois.
«Que voulez-vous ?»
«Je voulais voir qui vous étiez afin de me faire une idée avec qui ma mère, si jeune, avait pu avoir une relation». Impossible de le tutoyer...
Je ne rentrai pas dans la chambre, nous restâmes une vingtaine de minutes, face-à-face, sans grands échanges intelligents.
«Vous avez bien fait», me dit-il, «vous savez, j'ai beaucoup de torts, mais la famille de votre mère ne m'avait pas à la bonne et je fus contraint d'agir de manière peu recommandable»
Je pense qu'il avait en partie raison, connaissant la rigueur sociale d'une partie de la famille, en l’occurrence sa sœur aînée de vingt ans, Renée, qui l'avait recueilli à la mort de mes grand-parents, immigrés Ukrainiens. Lili avait alors douze ans et avait été utilisée comme une «Cendrillon», logeant dans une chambrette sous les toits avec une domestique. Elle s'occupait entre autre des deux filles de Renée, mes cousines. Mais ceci est une autre histoire.
Au bout des vingts minutes, je le quittai sans effusions, sans embrassades, sans serrements de mains.
Quelques semaines plus tard, je reçus un mot de lui m'invitant à passer deux jours à ses frais pour que nous fassions plus ample connaissance.
Après tout, pourquoi pas ! Cannes, me voici logé dans un modeste hôtel dans une ruelle proche du foyer. On ne peut pas dire que ce furent des heures d'une grande convivialité, Marcel se montra courtois, aimable, m'expliqua qu'effectivement sa jeunesse ne fut pas angélique, que les rapports qu'il avait eus avec la famille, frères et sœur de ma mère, avaient été orageux et que c'est contraint, forcé, qu'il avait abandonné mère et enfant. Hum !
Je le laissai dire. Avec le temps, impossible de connaître les tenants et aboutissants de cette période.
Il avait fait plusieurs boulots dont opérateur de cinéma. Son premier larcin fut quand, groom dans un grand hôtel des Champs-Élysées, une richissime belge lui avait confié des bijoux pour les placer au coffre d'une banque voisine. Le bougre s'était enfui avec le trésor. Le plus cocasse, c'est que, innocemment, ou plutôt bêtement, Marcel, un jour, se promenant sur les Champs-Élysées, passa devant l’hôtel, fut reconnu par le directeur et arrêté.
Condamné et écroué, il commit d'autres menus larcins, fut interdit de séjour sur le territoire français et obligé à demeurer à résidence dans les Alpes-Maritimes.
Quand nous nous promenions, il me mettait en garde contre les voleurs, de bien faire attention à ce que je garde mon sac contre moi, on ne sait jamais. Oui, bien sûr, il s'y connaissait.
Dans toute sa résidence, gonflé comme un paon, il annonçait à tous les étages que j'étais son fils, sans plus d'autres détails, évidemment.
Il me confia une photo de lui à l'armée, puis nous nous quittâmes non pas comme père et fils, ni comme amis, juste comme deux acteurs qui ont fait un instant connaissance, ont remonté le temps, se sont remémorés chacun à leur manière un morceau du puzzle.
Moi, j'avais comblé succinctement une partie de paysage lointain de ma vie.
Il m'envoya durant quelques temps des petits mots puis, un jour, j'appris par la directrice que le Marcel, n'ayant paraît-il jamais fumé, était décédé d'un cancer de la gorge.
Mauvaise surprise, je reçus une lettre de l'administration sociale me disant que monsieur Marcel Turquin, durant de longues années avait été aux crochets de l'administration, donc, monsieur Michel Turquin, seul héritier, devait une somme de vingt millions, anciens bien sûr. Merci Marcel d'avoir trompeté sa paternité à tous les vents.
Quel coup au plexus ! Après avoir fouillé dans les papiers de mes parents et trouvé le seul papier officiel, c'est-à-dire le compte-rendu de l'audience du divorce de ma mère, disant que tous les torts étaient pour Marcel et qu'il devait une pension qu'il n'avait jamais versée.
Un inspecteur des services sociaux de Toulouse m'aida à dénouer les fils accrocheurs de l'administration, tout d'abord en refusant tout héritage puis en montrant le papier trouvé, démontrant la responsabilité de Marcel ne pouvant être demandeur de quoi que ce soit.
Soulagé, il restait à savoir si j'allais assister à son enterrement à la fosse commune, appelée «Carré des indigents» ou «Division à caveaux de terrain commun». Après cinq ans, les corps sont exhumés et envoyés à l'ossuaire ou incinérés dans le crématorium le plus proche, cela libère des places pour de nouveaux défunts. Les cendres sont par la suite dispersées.
Quand ma mère décéda, une situation particulière m’empêcha, hélas, d'être à ses côtés durant son dernier souffle (une autre histoire). Durant son enterrement, le silence réprobateur d'un de mes oncles fit que je ressentis une grande culpabilité. Je décidai donc d'aller assister à l’ensevelissement de Marcel.
Le matin du jour de mon départ, habillé, petite valise faite, je me penchais pour lacer mes chaussures. 
À ce moment-là, mon corps se raidissait, je me retrouvais sur le dos comme un scarabée, pattes en l'air, impossible de bouger, j'étais bloqué, figé.
Avec difficulté je me traînais vers le téléphone, appelais la directrice pour lui dire, qu'elle me croit ou non, que je ne pouvais bouger et qu'il m'était impossible de venir. Je lui expliquais aussi que j'avais refusé l'héritage et lui demandais qu'elle prenne toutes les dispositions, qu'elle garde ses biens, je lui laissais tous les pouvoirs.
Le temps a passé. Depuis, j'ai compris le sens profond du phénomène scarabée. J'ai mis dans un coin de mon cerveau cette parenthèse paternelle.
Il me reste quand même quelques zones d'ombres, comme comprendre comment ma mère a pu succomber sexuellement à ce garçon, quels étaient ses sentiments. Fut-elle séduite ? Fuyait-elle une emprise trop lourde de la part de sa sœur ? Mystère. À ma naissance, je portais le nom de jeune fille de ma mère, puis reconnu Turquin par un étonnant mariage. Et le divorce deux ans plus tard.
Ma mère, enfant dans les bras, se réfugia à la campagne chez sa sœur la plus proche, Louba. C'est là qu'elle connut Armand.

Voilà pourquoi la notion de père m'est toujours sensible.


Fin

mardi 24 janvier 2017

Désespoirs

Désespoirs

Le regard perdu, le rouge aux joues, les oreilles ensurchauffe, Marie-Paule, la quarantaine, tournait en rond dans son somptueux appartement de Montmartre.
Depuis le départ de son mari pour goûter à des charmes plus juvéniles que les siens, chaque soir, elle s’enfiévrait de désespoir mais surtout de rasades de whisky. Le rude couperet de la trahison du temps s’était abattu sur sa vie.
Seule, abandonnée par ses soi-disant amis, elle n'avait que son miroir comme interlocuteur. Mais contrairement au conte de Blanche-Neige qui répondait aux questions de la marâtre, le sien restait dans le silence, ne lui reflétant qu'un pauvre visage ravagée par la tristesse.
N’en pouvant plus, au bord de la dépression, le besoin d’entendre une voix, un son humain, une parole, ce besoin fut tel, qu’elle composa au hasard un numéro de téléphone. La manœuvre guidée par une main tremblante fut périlleuse, mais après plusieurs tentatives, elle réussit.
***
Il sentait mauvais dans son beau costume froissé.
Au chômage depuis un an, la terrible descente dans l’enfer de la rue fut inévitable.
Les hôtels même minables étant trop chers et les foyers, hélas, soumis à une dangereuse promiscuité , depuis trois mois, il avait élu domicile dans sa voiture.
Parfois, avec honte, dans des coins mal-éclairés, il faisait l'aumône. Après un détour rapide à la soupe populaire, il fouillait dans quelques poubelles à la recherche de tout et de n’importe-quoi.
Avec son état lamentable il n'osait plus se présenter dans les agences de recrutement:
« Votre âge monsieur, votre âge... », l'infernal refrain de la cinquantaine. Sans compter les regards suspicieux des recruteurs qui n'osaient lui faire des remarques sur son physique négligé.
Sa femme et ses enfants gobèrent le soi-disant voyage à l’étranger pour une grosse affaire.
Histoire de nos jours presque banale en sorte.
Le seul objet qui le rattachait à la société était son téléphone portable, il sursauta quand, à minuit, la sonnerie retentit.
Curieux, il décrocha.
À l'autre bout du combiné la voix d'une une femme avinée le supplia pour qu'il lui parle.
Bien élevé, avec calme et gentillesse, il lui parla de la vie, du soleil, du plaisir d'être sans attache, indépendant.
Intuitivement il sentit la pauvre femme dans un désespoir proche du suicide, il trouva des mots amusants, inventa des blagues pour, enfin, l’entendre rire.
Quarante-cinq minutes après, la femme lui dit d'une voix plus claire:
- « Monsieur, quelle chance vous avez, votre bonheur est vraiment communicatif, merci, merci... au revoir.»

Le regard humide, l’homme raccrocha. 

Fin

M.T